Un 15 Août à Paris
L’homme méditait dans sa petite chambre sur la valeur de la vie. Ce n’est pas qu’il avait envie de la quitter ou de virer au rouge, genre tueur en série ou maniaco-dépressif dangereux, mais quelque chose le rendait soucieux. Il avait acheté la veille trois nouveaux livres pour satisfaire à la nouvelle règle qu’il s’était lui-même édicté : « Saint Just », « La porte des étoiles », et « Toute l’histoire du monde », soit : une merde, un bon livre, et un autre de culture générale. C’était une idée à poursuivre, mais aussi une idée qui pouvait avoir des conséquences néfastes. Le mauvais livre était souvent le plus passionnant à cause de la facilité avec laquelle il se laissait engouffrer. Après le « Da Vinci Code », les extra-terrestres attiraient maintenant son attention. La contre-culture version mass-média. Résistance au système de pensée établie en fin de compte, et mise en perspective par des ouvrages plus généraux ou pointus. Le soir, fatigué de tout cet intellectualisme plus ou moins surfait (qu’est ce qu’on ne ferait pas pour se rendre intéressant) l’ancien skateur devenu cycliste se matait deux films en dvd pour se reposer l’esprit : une merde genre teenage movie et un blockbuster américain. Son goût le poussait vers des comédies au demeurant très nulles, mais relativement bien écrites, plus que vers des thriller au dénouement attendu. L’horreur, pas plus que la guerre ne l’intéressait. Les dialogues, bribes ou extraits, de toutes ces expériences de vécu parallèles étaient consignés dans des carnets et servaient par la suite à illustrer des dessins, des peintures, ou d’autres textes, qui, si l’on est honnête, lui donnait surtout bonne conscience. L’homme avait souvent l’impression de perdre son temps, que ce soit parmi ses semblables ou dans la solitude la plus absolue. Ne comptaient que la liberté du farnienté intelligent et son partage : mettre en perspective, faire des liens, en discuter, mais avec qui ?
L’homme avait l’impression de vivre dans un monde ou même les plaisirs partagés étaient devenus solitaires. Tout allait dans ce sens, les I-pods, les ordinateurs, la vie elle-même.
Chasser, faire l’amour, ou se perdre en soirée autour d’un cocktail ou d’un vernissage trop arrosé, s’abîmer dans le sport, ou se regarder le nombril… L’homme moderne n’avait que le choix entre un rien et un autre, sans aucun meilleur possible à l’horizon… Et pourtant l’homme n’était ni un cynique, ni un perverti, et certainement pas un blasé ou un agri, car la vie, dans toutes ses formes de retranscriptions, le fascinait au plus haut point. Plus l’œuvre touchait les masses, plus elle avait de potentialité à le convertir. Lire St Just au Mc do et la porte des étoiles en terrasse des philosophes… L’histoire du monde aux chiottes ou affalé sur son lit, le lecteur vidéo qui distrait de toute cette hypocrisie.
Pourquoi vivre ? Se nourrir, dormir, faire… Écouter de la musique, se laisser bercer par le roulis d’un bateau à la dérive, un bruit de fontaine rassurant dans le lointain : le passé.
Puiser pour se construire, diluer le blanc par le noir sans jamais arriver au gris, sans compromis, d’un bloc aussi dur que les mystères des grandes pyramides, que la terreur ou la tyrannie de toute chronologie raisonnée.
L’homme regardait la route défiler en lacets, espérant une droitesse impossible et hors temps, monolitique comme la sagesse qui ne s’acquiert qu’avec les autres.
Frémissement subtil du monde, tergiversations infinies. Des règles pour mieux se gouverner, au hasard des rencontres qui ne se font plus, ici ou là, dans la chaleur d’un 15 août, à Paris, en France, dans le marais, qui exclu de plus en plus la différence. Alléluia, un autre terre-plein se languit. Les pissenlits poussent par la racine, et moi aussi.

