That could have been the end, it is the beginning

Une nouvelle pile de livres sur la table : Simenon (Pedigree & Mémoires intimes), Ballard (Les nouvelles & Sauvagerie), London (Les morts concentriques), Panofsky (Idea), Tolkien (Les enfants de Hurin), s’ajoute à la précédente : Greil Marcus (L’Amérique et ses prophètes), Boule (contes de l’absurde), Dick (Ubik, le scénario), Malevitch (Dieu n’est pas détrôné), et à mon propre recueil (Rien n’est perdu). Je n’ai pourtant toujours pas fini de lire Simone de Beauvoir (Tout compte fait) que je picore, au petit bonheur la chance, entre deux ride en vélo dans Paris. Pas de réel rendez-vous, mais pas mal de rencontres professionnelles informelles forment mon quotidien d’artiste, plus ce film qui n’en fini pas d’être monté avec mon pote David, et nos toutes nouvelles connexion cinéma. Dans quelques semaines, comme je ne cesse de le répéter, je serais au Maroc, pour un mois, à tenter d’écrire encore et encore ma vie. Je pourrais évidemment dessiner, peindre, préparer de nouvelles expos, ou écrire le scénario de ce nouveau film qui me trotte dans la tête depuis quelques années : l’histoire d’un autostoppeur envoyé sur terre par des extra terrestres pour juger l’humanité, un road movie déjanté sur fond d’ultra violence et de contresens.

Ma vie, mon œuvre… Dans la postface du livre de Panofsky on peut lire : « De Platon et Phidias à Michel-Ange et Dürer, Panofsky étudie le trajet de l’idée, élaborée par les anciennes théories de l’art qui ne dissocient pas encore le beau du bien… », et, dans le corps du texte, la phrase suivante : « (…) de même que dans tous les domaines de la vie Platon sépare nettement les activités professionnelles selon les critères du vrai et du faux, du juste et de l’injuste, de la même façon, lorsqu’il est question des arts plastiques, il oppose parfois aux représentants si décriés de « l’art mimétique », qui ne savent qu’imiter l’apparence sensible du monde des corps, d’autres artistes, ceux qui cherchent dans leurs œuvres, à mettre l’idée en valeur (…) ». Je suis déjà revenu plusieurs fois sur l’idée que « Si l’on doit un jour être connu pour et par son œuvre, cela sous-entend qu’on lira forcément cette dernière à la lumière de notre vie, et donc l’application d’une éthique stricte dans l’une comme dans l’autre », et insisté sur l’importance qu’avait cette phrase dans mon travail, elle est aussi la source de la plus grande confusion de ma vie, comme je commence tout juste à le voir.

Si le Beau et le bien sont à dissocier, de même que les artistes qui cherchent à travers le mimétisme à représenter la réalité s’opposent à ceux pour qui l’idée prévaut sur la forme dans la vision Platonicienne de l’art, alors faire de sa vie une œuvre et appliquer la même éthique dans l’une comme dans l’autre, équivaut à confondre le Vrai et le juste, le faux et l’injuste.

Les mots ont pour moi un sens bien précis, et si je ne connais pas grand chose à Platon Aristote, Hegel ou Adorno, si les « livres compliqués » resteront toujours pour une part poésie dans ma façon de les apprécier, si je n’arrive pas à faire la différence entre l’art et la vie, c’est parce que l’art est avant tout l’expression de ma vie dans mon activités professionnelle principale.

« Être artiste ». « Ne pas faire pour être mais être pour être », prôner le dépassement de l’art, « abolir le travail aliéné ». Aliéné par un « système » qui n’accepte pas la contradiction et ne la reconnaît que lorsque son caractère subversif a été épuisé.

Exposer en galerie, diffuser son travail : « toute œuvre d’art qui peut être comprise est le produit d’un journaliste », marmonne Tristan Tzara de l’autre côté de la barrière de l’admissible, en 1914. Si je confond être vrai et juste, le beau et le bien, l’éthique et le travail qui véhicule cette éthique, l’œuvre et la vie, je ne suis absolument pas dupe d’autres différences qui sont pourtant admises du plus grand nombre.

En relisant mon dossier de presse des derniers mois, je suis tombé sur la récurrence des mots « vrai », « authentique », « vérité », et je me suis fait penser à tous ces artistes qui se sont un jour trouvés bloqués par le système qui avait un jour décidé d’exploiter leur œuvre à des fins commerciales avoués, avec leur bénédiction, et, après une courte remise en question, fait de leur « authenticité » leur meilleur marchandise.

Critiquer l’institutionnel ne mène à rien quand c’est autre chose que l’on cherche. Je n’ai pas choisi d’être en marge, et ne suis pas sûr de l’être vraiment. L’institution et le système sont ainsi de bien grands mots pour définir le manque d’ouverture d’esprit d’une petite élite, malheureusement aux rênes d’un pouvoir basé sur une conscience universelle du désir marketé d’autrui.

Un faux ennemi.

Je ne sais pas si je suis capable de bomber le torse pour passer le stade de ma professionnalisation après m’être battu toute ma vie pour une certaine forme d’amateurisme, mais une chose est certaine : si mon œuvre est indissociable de l’éthique qui l’a vu naître, rien ne m’oblige pour autant à croire encore qu’elle ne puisse survivre à sa marchandisation (ou que je ne puisse survivre à « ma » marchandisation).

Comme je l’ai dit plus tôt le combat est ailleurs, dans le sens que je veux donner à ma vie et dans la justesse d’un propos qui n’a rien à envier à Sa vérité, comme diraient les Ricains.

Si l’on échoue, c’est que l’on a un jour péché par présomption.

« Je serais un jour le nouvel Andy Warhol », avais-je dit lors d’une interview pour l’express il y a quelques années. Il s’agissait d’une boutade, mais aussi d’une prise de position politique à l’heure d’un début de starification obscène des membres influents de la société. Je sentais déjà venir le mouvement quand je décidais de vivre dans les vitrines du Printemps été 2000, quelques mois avant le premier épisode de Loft Story. Depuis, avec Sarko et Carla, les CRS partout, je n’ai plus qu’une envie, me cacher, disparaître, préparer la révolution comme cet adolescent qui sommeille encore en moi. Le beau et le bien assimilés, c’est le début du fascisme. L’œuvre attachée à la vie, leur indissociabilité, c’est l’humain qui s’exprime dans sa plus grande justesse. Je ne confonds pas. Je lutte.

Platon ou pas Platon.

Aristote, je l’ai découvert dans un livre de SF.

Quand à « plus grande confusion de ma vie », elle ne consiste pas à confondre la vie et l’œuvre, mais à refuser la vie sociale qui est promise à mon œuvre et, à travers elle, faire de moi un personnage « public ».

D’un naturel discret, limite asocial, il m’est très difficile de me mêler à la foule sans voir ses limites qui sont aussi les miennes. Parler à des gens que je ne connais pas sous prétexte qu’eux me connaissent me paraît ridicule mais nécessaire, me faire connaître de gens que je n’aime pas dans le but de les pousser à apprécier mon travail est un combat perdu d’avance. Ici, il n’est pas question de politique, mais de personnalité. Ce n’est pas ma vie que l’on achète mais mon « travail » qui est aussi ma vie. Inconciliable ? Je ne l’ai jamais pensé car je n’ai jamais été à vendre. Si une peinture n’est pas moi, elle reste néanmoins la trace brutale du vécu qui a été le mien. Cette trace est mon produit, non sa justification. Question de temps sans doute, et j’ai tout mon temps.

Demain est déjà un autre jour.

Un téléphone portable sans réception. Loin de tout, face au tumulte calme de l’océan qui me relaxe, main dans la main de la destinée que j’ai choisi. Toujours et encore.

Vie et œuvre mêles car l’une évoque l’autre indissociablement.

Toutes ces discussions qui n’ont pas lieu et constituent pourtant le corps du texte.

Mimétisme ou idée.

L’un a t-il jamais existé sans l’autre ?