Pourquoi ?

Ça y est, j’y suis ! Le contrecoup de la rupture. Figé dans une immobilité maladive. Réveil. Ciné. FNAC. H&M. Mc Do. Travail. Mal aux dents et envie de me raser la tête. Reprendre à zéro. Nouvelles amitiés, nouvelles discussions. Echanges de emails. Tout faire pour éviter de penser et ne penser qu’à ça. Réorganiser ma vie. Dans un mois au Maroc. Encore un mois ! Tant de choses à faire. Le lancement du film sur notre voyage en vélo, avec mon meilleur ami et les cendres de ma mère, jusque dans le Loir et Cher ou elle était née. « Jusqu’au bout ». J’avais choisi d’ignorer sa déprime sur la fin, miser sur mon couple, envie d’enfants, mais la relation ne marchait pas, plus. Voler au loin. Briser la monotonie d’un quotidien tout sauf monotone. Pékin, Monthou sur Cher, Los Angeles, New York, Tanger… En quelques mois. Une expo à Blois qui se prépare, une autre peut-être, plus loin, plus tard. Des problèmes de galerie, de futur, des décisions en veille.

Et une nouvelle amie, magnifique, magique, insaisissable parce qu’elle ne veut être saisie, différente, intelligente, superbe. Virevoltante comme la vie, suspendue comme les décisions importantes, comme ces moments d’éternité qui marquent et que l’on oublie parfois, les années passant. Ces rencontres du hasard « qui n’a rien à voir là dedans ». Je me souviens, je me gratte, quelqu’un, un jour, m’a accouché. Nous parlons beaucoup, de tout, de rien, de la vie et de ses soubresauts. Vie qui se manifeste à nous dans sa plus grande clarté, limpide comme l’eau trouble. Je renaît sans jamais être mort. Je poursuit. Retranscrit. Note. Archive. Elle me regarde par dessus la table, au risque d’une étreinte non désirée et pourtant recherchée.

Tout est différent. Tout est pareil. Je me consume d’émotions au cinéma, en lisant, tout me touche, tout m’exaspère, tout m’atteint. Je regarde ce que j’ai dans mon sac. Ma vie. Je consomme de la culture, et du sport, me nourrie, m’hydrate. Fait le point. J’aimerais éviter. Témoigner. La force brutale du vécu non sa retranscription intellectualisée et intellectualisante. Je tourne en rond de plus en plus précisément. Je n’ai pas peur. Jamais. De rien. J’aime le danger. Le risque, l’aventure. Souffrir plutôt que de nier l’attrait, l’envie, le désir, la frustration, la beauté d’un instant qui les résume tous. Une tête sur mon épaule. Il y a 14 ans je n’aimais plus déjà. Onze ans ont passé. Elle me reçoit. Critique ma folie, puis me jalouse. Elle a beaucoup changé depuis qu’elle est partie. Qui est resté le même ? Moi ? Ou elle ? Ce jour où je me suis lancé à corps perdu sans jamais rien regretter.

 

J’ouvre un livre au hasard :

« Je souhaitais cette naissance. J’en espérait quelque chose de nouveau. Mais rien ne présageait un changement dans ma façon de vivre ».

Ce cher Mesrine…

« Une femme naît le jour où elle est vôtre ».

« Je ne m’avouais pas vaincu. Je connaissais mes limites. Je n’en avais pas ».

 

On me demande souvent de me justifier, d’expliquer, de partager.  Un ami de ma petite sœur passe nous voir après un charmant dîner de famille. Il me questionne assez vite sur le Gumball Rallye auquel j’ai participé, sur le film que j’ai réalisé au Liban avec mon ami Ramdane, mon « travail », ma liberté qu’il envie je crois. J’essaye d’expliquer la difficulté, mais suis conscient de ma chance. Certains diront dans l’ombre de mon meilleur ami, je dirais dans sa lumière, toujours partant, l’un comme l’autre pour de nouvelles aventures, souvent initiées par lui. « L’aventurier n’est pas celui à qui il arrive des aventures, mais qui les fait arriver » (Debord).

 

J’ouvre un autre livre au hasard :

« C’est là que nous commençâmes notre vie commune. Débuts des plus propices. La seule chose qui nous manquât était un pissoir ou uriner aux accents de l’eau courante ». Magnifique écriture de Miller. Henri Miller.

 

Il va falloir que j’ordonne mon œuvre. Lauren me demande pourquoi je ne passerais tout simplement pas à autre chose. L’idée est tentante, mais je dois continuer, coûte que coûte. Me tenir à ma ligne de conduite. Ne pas lâcher. Vendre mon appartement ? Bouger ? Impossible : c’est une œuvre d’art en devenir. Depuis que j’ai mis dix ans de vie dans des cartons numérotés signés, prêts à être réinstallés. On me dit d’abandonner l’art posthume, de me libérer de mes boulets, d’avancer. Évoluer est aussi avancer, peaufiner, développer, trouver le sens profond dans la répétition d’acte jugés désuets, non constructifs, inutiles, et fats. Jugés par qui, pourquoi ? Les spectateurs professionnels, ou les amis soucieux de notre évolution. J’aimerais pouvoir parler. Ce n’est pas me justifier qui me dérange finalement, mais d’en être incapable. Un homme marche sur un fil entre deux buildings promis à la destruction. On lui demande pourquoi, « pourquoi », « pourquoi ». Le grand art a t il besoin de pourquoi ? De quand, de comment ? J’aspire. Je ne suis pas encore. Je regarde à gauche comme à droite, mais plutôt à gauche, une autre époque, une autre histoire. « Coluche président ». Ses blagues sur la publicité, son sérieux, les restos du cœur. Quoi d’autre ? La tristesse. L’impossibilité de communiquer l’incommunicable autrement que par ce grand art dont il n’est plus question. J’aimerais pouvoir faire autre chose. J’aimerais vraiment. Je me dirige à tâtons. J’espère. Je doute, mais ne remet rien en question. Fierté dérisoire alors qu’on me propose, et pourquoi pas, un coup de main pour la gestion d’un restaurant dans un ciné… Si j’ai bien compris. Un endroit ou vivre, respirer, se bloquer quelques mois. Je ne suis pas encore alors que j’ai toujours été, de par le simple pouvoir de ma volonté. Dire, redire. Refaire. Repenser. Aimer. Je suis prêt à nouveau. Je l’ai toujours été. Je le serais toujours.

 

Une autre phrase au hasard ?

« Moi, fabrique, je vois dans la volonté de Dieu un préjugé ; seule ma volonté est tout et en moi est le sens de toutes les perfections ».

Celle-là est compliquée. Malevitch. Mon héros.

« Si vous êtes mort, je suppose que vous êtes mort partout. Cela n’a pas d’importance ». Dick.

 

J’en connais une qui va dire que je recopie encore, encore et encore.

Pourquoi ?

Par ce que.

Comme les enfants.

 

« - Le graffiti sur le mur des toilettes. Vous avez écrit que nous étions mort et que vous étiez vivant… 

- Je suis vivant. Contrairement à certaines versions.

- Et nous, sommes-nous morts ?

- Oui.

- Mais dans la publicité télévisuelle enregistrée.

- Putain, Joe, c’était dans le but de vous pousser à lutter ! » (Ubik, le scenario, Dick, 1974)