Fragments

Les lendemains d’expos sont toujours durs. Même si « quelque chose s’est passé », c’est le quotidien qui reprend sa course. Un projet fini, c’est un autre projet qui commence, et « le pourquoi qui s’élève ». Hier, j’ai présenté mon film, « Le dernier voyage de Maryse Lucas », co-réalisé avec David Ledoux, au cinéma Racine Odéon, devant une salle comble. A la sortie une bataille à la chaine de vélo a fini de pimenter une soirée qui avait débuté dans le tumulte, les émotions, et s’était achevée par un banc d’honneur très bruyant. C’était la première fois depuis mes années rollers que j’entendais mon nom scandé par une foule, et que je sentais le poids d’un succès en train de s’inscrire dans la durée. Responsable à mes propres yeux d’une certaine intégrité, d’une vision un peu différente du monde. L’histoire, Maryse en fond d’écran. Daniele me demande sans duplicité, curieux de savoir pourquoi je tiens tant à mettre en avant le nom de ma mère : « mais qu’est-ce qu’elle a fait Maryse, à part vivre ? ». Mais c’est déjà énorme ! Vivre.  Mon travail artistique, sincère en cela que je me sers d’un vécu qui n’est pas que le mien pour raconter une aventure parallèle dont la vérité pourrait sembler contestable à ceux qui ne l’ont pas partagée. Ma vérité, assez loin de celle mise en avant par le monde moderne, coincé entre des valeurs humaines et une compétitivité qui rend presque obsolète tout sentiment authentique. « Choisir entre le bien et le mal est juste une question de nécessité » dixit James bond (de mémoire) in Quantum of solace.

Un vélo dont on changerait toutes les pièces une à une serait-il le même vélo. Le cadre est-il le vélo. Quel est le corps d’une personnalité que le vide envahi ? J’ai de moins en moins envie de faire de l’art. La Fiac, Show off, Slick, une œuvre d’art remplace une œuvre d’art qui en remplace encore une autre, tout a du sens, plus rien n’a de sens. Combien de fois ais-je écris cette phrase, toutes ces phrases. L’appartement ou je squatte, après la rupture avec mon ex-copine, est terriblement glauque. Un endroit ou dormir, dormir dormir. J’ai besoin de travailler, de créer, mais plus de dessiner, peindre, écrire ou penser. Cette chose en moi qui me dirige et me perds crie famine. Tous ces livres que je dévore, ces films, ces images que je consomme, où me mèneront-elles. Comment avouer que j’ai aimé la bataille à coup de chaîne qui a clôturé la première de mon/notre film ?

Deux semaines ont passés et j’ai du mal à croire que je suis installé au Maroc, dans une grande maison remplie de cris et de rires d’enfants, après cette rupture violente avec l’une des femmes de ma vie. Souvent mes amis se moquent de moi, me disent « encore une », et confondent les aventures avec la réalité de la durée, l’histoire comme dirait ma nouvelle grande amie. Parfois certaines rencontres changent une vie, d’autres la bouleversent. Le hasard, le secret, la magie. Blois, Ernée, Rennes, Belle-île. Un vélo dans le coffre prêt à escalader les montagnes, malgré le rapport trop dur. Je crois aux objets, aux signes, à cette réalité qui n’est jamais ce hasard dont je parlais plus haut. Envie de cinéma, de long métrage, de nouveaux amis, sans pour autant oublier que le passé est autant responsable de notre destinée que ce que l’on projette dans notre futur. Avec E. nous voulions faire des enfants. Les rêves déchus ont la vie dure et sa sensibilité me manque, mais de même que la perte n’amène pas que le fracas, le gain ne peut se concevoir sans aide, partage, et échange. Ce texte n’ira pas plus loin que ces quelques mots, ces émotions décousues qui ne vont nulle part ailleurs qu’en moi-même, dans un futur proche donc, celui que je suis déjà en train de choisir.

« Le lama blanc mange plus que n’importe qui » dans un jeu qui passionne les enfants.

Le Maroc, c’est la lumière. Allons-y !

À fond dans la descente, la peur me prend, serais-je assez fort et fou pour maîtriser mon vélo, me jeter en travers de la route à une vitesse vertigineuse. C’est que la montagne est haute. Le paysage défile dans une sorte d’absence, concentré sur le bitume, à toute allure, je vois à peine le fantastique panorama qui borde la route. Je slide, me rappelant qu’un jour un ami à moi s’était cassé les deux poignets, en skateboard, à la fin d’une pente trop ardue pour ses débuts. Apprendre, ne pas passer par dessus le guidon. Sentir le vent, paisible, frapper un visage qui se détend. Rond point, montée difficile, les jambes qui tremblent sous l’effort, la voiture qui s’arrête, curieuse : déjà là ? La ville, son exubérante saleté, un policier corrompu qui essaye de m’arrêter sans raison, un enfant de me voler mon vélo, la plage, le soleil, Tanger. Un café au lait en terrasse, « le meilleur de ma vie ». Il faut rentrer, rester concentré, la descente est moins rapide, alors je vais deux fois plus vite, double un taxi, comme un fou, slide par intermittence, espérant que le vélo tiendra la route, le taxi me suit, essaye de doubler, je vais maintenant trop vite, sans aucune peur, physique. Ce danger que j’aime tant, maîtrisé, mais à la merci d’un quelconque accident de terrain. Insane. Beautiful. Magique. L’esprit vide, comme à chaque nouvelle étape. Un cycle commence, un autre fini. Un homme obsédé est un homme possédé du démon. Non, dieu n’est pas détrôné, il écoute de la musique à fond sur une platine MK2. Nous aussi, et nous chantons en cœur un refrain inconnu. Le rythme de nos vies, à nulles autres pareilles. Vertigineux. Vraiment. Le choix, c’est celui de ne s’en octroyer aucun.