Noël
Dernier jour à Tanger. Ciel bleu magnifique. Mon scenario est en train de s’imprimer dans la chambre obscure au panorama superbe. Plus de bois pour le feu. Chauffage. Je m’apprête à descendre en ville. Affronter une dernière fois la montagne. Boire un café au lait avec un ami, ou un thé à la menthe, tout dépendras de l’endroit. En finissant ce script, je suis amené à me poser beaucoup de questions. Ma première fiction. Que voulais-je dire, comment ais-je rêvé ces scènes, comment une histoire se construit-elle. J’aurais envie de dire : « comme ça ». Je me suis levé un matin et elle était là, et puis je l’ai écrite et elle était conforme, et pourtant ; des petites modifications en ont fait une toute autre histoire que celle que je voulais raconter. L’éducation, ce qui est caché, le destin, le viol. De quoi parle mon histoire ? Car même la fiction la plus habile ne peut masquer la réalité qui l’a vu naître. J’essaye de raconter ce qui ne se raconte pas, parler des non dits, de ce que mon ami Daniele nomme « le masque de la société ». Qu’est ce que ce masque ? Quel visage cache-t-il ? Sous tous ces faux-semblant sociaux. La réalité de la vie. Une réalité comme il y en a des millions. Un homme fait du stop. Qui est-il ? Pourquoi est-il là ? Que cherche-t-il en accomplissant tout ce que les hommes lui disent d’accomplir, en se conformant à ce qu’il y a derrière les mots, les intentions. En quoi doit-on croire ? Qu’est-ce qui le guide. Quels démons, quels dieux. Tout ce que nous voyons existe-t-il ? Ce que nous imaginons. L’homme prend une voiture en marche et s’implique dans un destin qui va devenir le sien…
Le texte fini de s’imprimer.
J’attaque la montagne.
La descente est rapide. Trop rapide. Il faut freiner et aussi se laisser aller. Maitriser le vélo, le souffle, la peur. Mon corps tremble puis se relaxe. Il faut lâcher la tension. Se concentrer.
La montée est presque impossible car très longue (surtout en 49-16, ceux qui font du vélo sauront de quoi je parle). Je la vainc, essoufflé mais très heureux. Faux plat. Slalom fatigué entre les voitures, dérapages, puis une autre descente, moins raide donc beaucoup plus rapide. Des graviers. Le risque. Une voiture qui s’échappe. Des gens qui regardent, curieux. Le souffle court, j’arrive à ma destination. Je me pose devant la cinémathèque et regarde passer les touristes, comme moi. Un mois n’est pas suffisant pour connaître une ville, mais il y a mon nouvel ami et toutes ses merveilleuses histoires. Son passé de bandit entre plusieurs pays, la fatalité qui amène de nombreux changement d’identité. Fonder une famille. Puis une autre. Tout vivre. Fuir et s’accomplir dans la fuite. Régler les problèmes et tenter le retour dans la vie « normale ». Un peu de prison dans un pays et un autre. Plus de gros deal, juste de la musique, des envies, de nouvelles rencontres. Même dans la musique il y a des escrocs. Passage éclair dans la librairie légendaire de la ville. Pas grand chose en rayon mais de sacrées photos in situ. Beckett, Sartre et j’en passe et des meilleurs. Le libraire nous informe qu’ici les livres mettent deux mois à arriver. Mon vélo est accroché dehors, pas de crainte, ce n’est qu’une grande ville comme les autres.
M. me raconte la drague du soir en voiture sur les boulevards, la ronde des regards et les filles qui perdent parfois leur pucelage, juste comme ça, parce qu’il est temps et qu’elles en ont envie, simplement, avec un presque inconnu, dans une chambre d’hôtel, dans un parc ou sur la banquette arrière du véhicule qui les emmène vers une destination mystérieuse. Il faut se cacher des frères et des cousins. Les terrasses, ici, ça ne se fait pas trop. Les cafés sont remplis d’hommes. Football et matches importants, Barcelone Madrid. Café au lait. Demain Tanger me manquera, mais de nouveaux projets commencent, un nouveau projet. « Je vais faire du cinéma, je vais faire du cinéma, je vais faire du cinéma ».
Qui vivra verra. En roller, en skate, ou en pignon fixe… Rasta, Punk, Mods, ou skateur. A chaque époque sa culture parallèle. Je me demande ce qu’en diront nos enfants ? Tektonik ?
Samedi 20 décembre.
L’homme revenait d’un long voyage autour du monde. En quelques mois, il avait vu la muraille de chine, les avions décoller allongé sur les plages de Los Angeles, arpenté les rues de New York, et découvert les colonnes d’hercule, Tanger et le détroit de Gibraltar.
De retour à Paris, l’homme trouvait la vie bien ennuyeuse. Il rêvait de nouveaux départs, plus loin, plus vite, d’un autre monde possible. Les gens parlaient de crise, de noël et ne nouvel an, de cadeaux et de coût de la vie.
Vendredi 26 décembre.
L’homme attendait un journaliste tandis que l’eau du thé chauffait. Il faisait froid, et le petit radiateur avait bien du mal à tiédir l’atmosphère de la chambre confinée. Sur les hauts parleurs Patti Smith poussait sa complainte « You are not human, nobody there ». Un chéquier plié, inutile, rappelait à l’homme ses déboires financières, et la pile de factures impayées prenait des proportions dangereuses. L’homme, comme souvent, rêvait de fuite, d’autres devenirs possibles, « d’un autre monde ». « La crise » était sur toutes les lèvres. Allait-elle amener un renouveau ? Et en quoi son métier d’artiste serait-il touché ? L’homme se posait beaucoup de questions, toujours les mêmes, depuis plus de dix ans, ou était-ce vingt ? Dans quelques jours l’homme serait invité à une réunion d’anciens skateurs avec qui il avait fondé un fanzine en 89, proche de l’esprit du « do it yourself » si cher aux punks et, « dans l’idéal », aux nouveaux commerciaux d’agences de pub. L’homme n’avait aucune idée de ce qui amenait le journaliste à vouloir le rencontrer et il n’avait jeté qu’un coup d’œil distrait sur le site internet que ce dernier lui avait envoyé en lien. Ami d’ami le journaliste était de toute façon le bienvenu. Diffuser ses idées était ce qui comptait le plus pour l’homme, partager ; mais était-ce vrai ? L’homme était fatigué de l’art, des expositions, de la commercialisation honteuse du talent à des fins lâches. Il rêvait de grand, de révolution encore, de changement, et il doutait qu’une quelconque réforme du système économique puisse être l’issue de la crise dite mondiale. Quoi d’autre ? Un vélo à pignon fixe accroché à la mezzanine, un téléphone portable déjà obsolète, deux pull fluorescents superposés qui provoquaient l’admiration des proches… La vie lui semblait vide. Terriblement vide… Et pourtant. L’homme travaillait sur un projet de long-métrage, de livre, de nouvelles expos…
Le journaliste venait juste de partir, un joli article dans la poche. L’homme avait fait son travail social de rebelle. Il se demandait comment ses amis du fanzine avaient vieilli, et s’apprêtait à aller voir une exposition au musée d’art moderne sur « les futuristes » devenus fascistes. Tout était déjà écrit dans le manifeste de Marinetti paraît-il. L’attrait de la modernité comme les chemises noires, et pourtant la rétrospective à Beaubourg. Croire et développer ses croyances. Se perdre pour mieux se trouver. « Pour le dépassement de l’art ». « Ne travailler jamais ». « Être multiple et agir dans tous les domaines nous permet de nous imaginer libre. Nous affûtons paraît-il déjà les couteaux qui nous tuerons plus tard ». « J’erre sans but et devenirs parce que je suis déjà, par le seul pouvoir de ma volonté ». Lirait-on un jour les mots du manifeste de l’art posthume comme on lit les graffitis de Debord, un rictus désenchanté sur le coin du visage, l’espoir rivé aux entrailles avinées ?
Boire. « Le vrai est un instant du faux ». Là ou tout est vrai et rien ne l’est. Le Yi-king posé sur la table à côté d’une histoire de la religion de plus, et de l’interview de l’un des créateurs des brigades rouges. Ais-je raison de me diriger vers le cinéma ? « (10) Qui marche sur la queue du tigre n’est pas mordu. Il va son chemin. Il marche d’un pas résolu. Danger, malgré la justesse. (38) Désaccord. Fortune dans les petites choses ». Dois-je retourner à Ernée écrire Rose Hôtel, ou Mémoires ? « (4) Dans l’obscurité réside le développement. Ce n’est pas moi qui cherche l’innocence naïve, c’est elle qui me recherche. Le premier oracle répond ; le second et le troisième souillent. La souillure n’apprend rien. Bénéfique est la justesse. (29) Le double piège. Dans la maîtrise des pièges réside la sincérité. Ainsi l’esprit se développe. La pratique touche à l’excellence ».
La sincérité n’est pas la vérité pour trop vouloir lui ressembler.
Tourner en rond dans une cage.
Et alors ? Quoi ? Maintenant ?
Demandons encore au Yi-King.
« (51) Fertile est le tonnerre. Lorsqu’il survient tout le monde s’alarme, puis se met à rire. Le tonnerre sème l’effroi à la ronde, mais l’homme ne perd ni la cuillère ni le vin. Fortune. Le tonnerre survient - pensées dangereuses. Tu perds tes richesses et gravis neuf collines. Ne cours pas après – tu les retrouveras dans sept jours. (40) La solution. Pour la délivrance, le sud-ouest est bénéfique. À celui qui ne trouve plus de direction, le retour apporte la fortune. À celui qui trouve une direction, la vivacité apporte la fortune ».
Bon, alors… Tout va bien. Extraordinaire la sagesse chinoise. Non ?
Oui non oui non. Cela dit, j’adore le Yi-king, ce livre magique qui permit à Ph. K. Dick d’écrire « Le maître du haut château ». Culture, cultures. « Plus de culture que de cultures », dirait JCDC.
Il est tard. Je suis allé voir les Futuristes, « nuls nuls nuls », à part un ou deux tableaux de Malevitch, bien sûr. Arpenté en long large et travers Beaubourg avec une amie, « au pas de course » : Villégié, les affiches lacérées, l’alphabet graffiti, la librairie du musée ou j’ai hésité (si si, je vous assure) à acheter la bio de Duchamp (avant de reculer devant le prix). « Connaître ses ennemis »… Donner de l’argent aux ayants droits, une assiette de foie gras devant l’ordinateur. Délicieux. La musique. Fugazi « Oh Yeah ». Parfois je me demande. Le riz qui cuit. Les cordons bleus de dinde congelés. « Only at the précipice do we evolve », noté sur un bout de papier qui traîne (la phrase issue du très mauvais remake, avec Keanu Reeves, de « The day the earth stood steal »). Ah, et puis aussi les vitamines C, et deux « œuvres » vendues aujourd’hui. Finalement peut-être que je vais pouvoir acheter Duchamp, et les brigades rouges.
Mon ex me téléphone. On s’engueule. Bien. Noël. « Merry Christmas ». Comme dans les films. Le cinéma. Two Lovers. Ils étaient trois et l’homme, à la fin, laisse son appareil photo derrière lui pour s’engager dans la vraie vie. Pas si fou que ça en fin de compte. La vraie vie. Les phrases qui tournent. Le temps qui passe. « Souviens-toi de m’oublier », m’avait dit un jour une modèle. Daniele et sa coupe de champagne. On attends Tricky et un acteur qui a embrassé Liv Taylor dans un film. Des jolies filles à la table d’à côté nous envoient des jolis regards. Je préfère rentrer chez moi, me foutre devant un bon DVD au chaud, avec Georges, mon chat, un fantasme dans la tête. Je pars. Rien à foutres des stars. Il fait très froid dehors. Pj Harvey chante maintenant « Walking on water. Proove it to me. Proove it to me… ». J’adore le riz blanc. Temps de me mettre à table.
Salut.

