Useless internet toys ?

Je ne sais pas pourquoi j’écris tant sur mon blog en ce moment, pourquoi je suis obsédé par ces textes sur la révolte, le terrorisme, la sous-culture, par moi-même. Je ne sais même pas qui me lit. Prisonnier, tournant en rond dans mon petit appartement, avec mon chat, mes projets, mon art, mon vélo, mon appareil photo, mon ordinateur… Mon mon mon. Y a-t-il une échappatoire, une aventure du quotidien qui puisse m’amener dans un ailleurs non délimité ? Les films, les livres, le cinéma. L’amour ? Peut-être est-il temps d’inventer un nouveau concept. Quand j’ai montré « Fight Club » à un ancien ami de ma mère, il n’a absolument pas compris comment un tel film pouvait être culte pour notre génération, l’équivalent d’un « Pierrot le fou » à une autre époque. Il l’a trouvé violent, cliché, gratuit, alors qu’il est tout le contraire, mais je comprends : pourquoi montrer « la réalité » de manière aussi tragique ? Le cinéma témoigne, je ne pense pas qu’il change quoi que ce soit. Palaniuck, Ballard, « Millenium people », ces écritures fortes qui mettent en abîme la violence de notre monde.

 Ce matin, je me suis réveillé avec un extrait du « Mythe de Sisyphe » en tête, le fameux extrait :

 « Toutes les grandes actions et toutes les grandes pensées ont un commencement dérisoire. Les grandes œuvres naissent souvent au détour d’une rue ou dans le tambour d’un restaurant. (…). Dans certaines situations répondre « rien » à une question sur la nature de ses pensées peut être une feinte chez un homme. Les êtres aimés le savent bien. Mais si cette réponse est sincère, si elle figure ce singulier état d’âme ou le vide devient éloquent, ou la chaine des gestes quotidiens est rompue, ou le cœur cherche en vain le maillon qui la renoue, elle est alors comme le premier signe de l’absurdité.

Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teinté d’étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle augure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif. Au bout de l’éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. En soi, la lassitude à quelque chose d’écœurant ; Ici, je dois conclure qu’elle est bonne. Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Ces remarques n’ont rien d’original ; Mais elles sont évidentes : cela suffit pour un temps, à l’occasion d’une reconnaissance sommaire dans les origines de l’absurde ; Le simple « souci » est à l’origine de tout. » (Camus).

 J’avais vingt quatre ans quand j’ai lu ce texte pour la première fois. Je venais de quitter la femme avec qui j’avais passé six ans de ma vie pour une presque inconnue. J’étais amoureux. Je vivais « l’absurde ». Mes décors s’étaient écroulés, révélant un tout autre pan de réalité. Ce n’étais pas seulement que j’aimais, que je voulais ou ne voulais pas rentrer dans la chaine, mais que, tout d’un coup, je prenais conscience de mon potentiel d’humain. Il est très dur d’expliquer à quel point ce texte me toucha. Il me parlait à moi en particulier, directement. On ne peut pas dire que je connaissais l’usine, ou le tramway, mais je les remplaçais aisément par le train-train amoureux, et l’inutilité (en matière de future vie professionnelle) de ce que j’apprenais à l’université. J’avais envie d’autre chose. De grandeur, de questionnements, et absolument pas de réponses toutes faites. C’est le moment que j’ai choisi pour me mettre en danger, et de construire ma vie sur un nouvel amour qui ne devait pas durer.

Durant cette période, j’ai énormément lu et posé les bases de ce que serait « ma pensé ». Une simplicité et un désir d’absolu.

Quinze ans plus tard, « le soucis » est toujours là, plus fort que jamais. À l’époque de Camus, je crois que s’engager dans « une carrière » d’intellectuel, était encore la chose à faire pour lutter contre « la société qui vous roue », pour dénoncer les différents scandales politiques et gagner une voix qui ait le mérite d’être entendue et respectée. Aujourd’hui, je ne suis pas sûr que « l’intellectuel » ait une influence majeure sur la société. Il n’y a qu’un schéma de pensée qui tienne : réussir. Réussir est à la base de tout. Quelle honteuse simplification. Acteurs, Cinéastes, Présentateurs, Stars, People, voilà les voix du monde moderne. Stars pour quoi ? Pour quel engagement ? Je n’ai même pas envie d’aller voir le « Che » au cinéma. Le terroriste compte aussi, certainement plus que l’artiste en tout cas, car son poids médiatique est plus grand. Les médias sont nos nouveaux intellectuels. Il nous conseillent quoi lire, quoi penser, quoi voir, mais n’ont aucune analyse de fond qui aille dans un autre sens que celui du spectacle. Il y a de très bons spectacles.

De même qu’un livre bien écrit aura plus de répercussions qu’un « mauvais livre », une bonne émission ou un bon film nous mènera plus loin, mais plus loin de quoi ? De notre quotidien ? Et, en plus, je ne suis pas sûr que le « Da Vinci code » par exemple, soit particulièrement bien écrit, il est écrit, est c’est suffisant, pour certains. Cette fange de la population, moyenne, qui attend en vainc, que quelque chose se passe, et se nourri, sans faire le tri, ni vérifier,  tout ce qu’on lui propose, à partir du moment ou « l’objet du désir » (la fin de la religion transcendantale ?) est bien vendu – faute de mieux ? Les médias ouvrent-ils des portes ? Parfois, mais il est rare qu’ils nous mènent ailleurs que nulle part. Il y a une telle profusion « d’objets » aujourd’hui qu’il devient très difficile de savoir soi-même ce qu’on aime. Il y a d’une part ce que l’on doit aimer, si l’on ne veut pas totalement se marginaliser, et de l’autre ce qui vend suffisamment pour nous toucher, obligatoirement. Quand au territoire qui nous sépare, celui là se comble par de petites habitudes personnelles qui n’intéressent personne.

Cette phrase même : « - À quoi tu penses » « - À rien », ne semble-t-elle pas d’une autre époque. Quand a-t-on le temps de ne penser à rien aujourd’hui ? Et qui s’intéresse à ce que l’on pense ? « Viens on va se faire un cinoche », « Et si on se louait un Dvd », « On va boire un coup ? ». De quoi les gens parlent-ils dans les bars ? De rien, ou de tout ? Et cette mode de la musique qui augmente au fur et à mesure que la soirée se développe… « À quoi tu penses ? », « À rien, j’écoute la musique… T’as vu la meuf là-bas ? Il est pas mal ce mec… J’ai vu un sac, il était terrible. Il est trop bien fringué. T’as vu mes chaussures ? Et l’article dans… Trop belles les photos ! Putain, cette folie dans la bande de Gaza. M’en parles pas, ils abusent les Israéliens quand même. Tu fais quoi demain ? Ah ? t’as un nouveau… ».

On me dit souvent que je ne suis pas dans le bon milieu, j’ai l’impression d’être au milieu de tout. À quoi tu penses ? À quoi pensons nous ? À faire un monde meilleur, à posséder toujours plus de choses, à notre confort personnel ? Mais à quoi pensons nous ?

Je prend une phrase au hasard de Camus : « Quand à la fin, tout le monde semble l’ignorer. » (Chroniques algériennes). La fin. Le suicide ou le rétablissement. « La lassitude, le mouvement de la conscience ». L’ennui qu’il faut absolument combler. Travailler. Développer. Réussir.

Un magazine propose à l’art posthume 9 pages, dont la couverture, pour s’exprimer. Nous décidons de publier le manifeste et de refuser toute interview, et demandons des pages noires, pleines, en symbole de notre contestation. Le projet n’est pas accepté. Il faut courber l’échine si l’on veut être médiatisé. Que faire ? Passer à côté d’une chance de pouvoir développer nos idées ? Montrer nos dessins photos illustrations, nos faire qui nous justifient ?

Une amie me propose son lieu pour exposer, puis une deuxième… Que montrer ?

« Envie de rien ne veut pas dire que l’on n’ai pas envie de tout, de vivre tout je veux dire ».

Vivre tout.

Tout quoi ?

Aimer pour s’oublier, créer pour contester, faire pour être ?

***

Je suis assis au Mc Do place de la République. Je regarde les voitures circuler. L’herbe encore blanche qui garde des traces de neige. Le verglas. Souvent, quand je suis assis là dans la journée, je vois passer un « fixie » (Vélo à pignon fixe, pour ceux qui ne seraient pas au courant), à une autre époque c’était un skateboarder, ou un roller. Ceux-là se font rares. Je viens ici pour faire de l’internet ou manger. Écouter les cailleras parler autour de moi, les gens sans moyens qui font une pause déjeuner rapide, les gens qu’un petit creux amène dans ce temple à l’américaine. Pourquoi vais-je encore chez Mc Do alors que je peux me faire à manger chez moi, ou que le bistrot Beaubourg, le couscous du coin, la cafet de BHV, ou le chinois d’en bas, font des repas au moins aussi bons et au même prix ? Je n’en sais fichtre rien. J’aime ça, c’est mon côté white trash. C’est vrai que nous les européens nous avons échoués le jour ou nous n’avons plus su construire notre mythe, le réinventer, le diversifier. Qu’est-ce qu’un Français dans l’inconscient collectif ? Un mec avec un béret, gitane maïs au bec, baguette sous le bras, une bouteille de rouge dans la poche de la veste en velours ? Sans oublier l’Épinel et le calendos… Quels autres clichés disponibles ? Aucun ? Le coureur cycliste ? Le loulou de banlieue ? La caillera ? Ou le jeune qui a mal vieilli, américanisé à l‘extrême, Nike aux pieds et Jean Levi’s aux cuisses. Coca-cola !

Il fait un froid terrible. Je me demande ce que je vais faire ce soir. Lire ? Regarder un film ? Et si je m’interdisais toute occupation pour un mois. Juste rester chez moi à penser, dormir. Combien de temps tiendrais-je avant de déprimer ?

La femme à côté de moi dit : « ils sont courageux ceux qui font du vélo ». Ce soir j’ai pris mon skateboard, c’est mieux pour bouffer ricain, et j’ai nettoyé chez moi. Hâte de rentrer me foutre sous la couette. Rien à raconter donc. Rien d’autre.

La nuit est tombée. Mon voisin le clochard SDF dors toujours dehors, refusant toute aide.

Que faire ?

Lui ramener un burger chaud ? Le déranger ? Je crois qu’il ne voudrais pas. Il faut lui demander d’abord. Le respecter, même si ce respect le tue aussi surement que de ne pas forcer des gens à accepter ce qui les sauverais. La dignité. Est-ce que celui qui perds sa dignité perd vraiment tout ?

Il y a quelques années, j’ai permis à un SDF d’habiter chez moi alors qu’il gelait dehors. Au bout d’une semaine le gars était devenu insupportable, jugeant chacun de mes gestes et faisant de ma vie un enfer à tel point que j’ai du le virer.

Je ne l’ai jamais revu.

Le trafic à cette heure de la soirée est assez faible. Les gens sont déjà rentrés chez eux, dans la chaleur de leurs foyers réciproques. Les gens derrière moi parlent fort d’assistance sociale et de bons de réduction, de misère et de vie, chez Mc Do. « Moi j’ai connu ça » dit l’une d’entre elles. « Ce n’est pas grave ». « Rien n’est grave ». « C’est juste la vie ». « L’important, c’est de se sentir bien dans sa tête » dit l’autre.

Je bois mon coca et je m’en vais.

Il fait vraiment très froid pour dormir dehors.

 ***

Hier, je suis allé à la manifestation pour que cessent les tueries sur la bande de Gaza. Un homme portait autour du cou une étoile juive transformée en croix gammée dessinée sur un carton. Une femme marchait enrobée d’un tissu au couleurs du Hezbollah, un homme agitait un drapeau israélien scotché à un drapeau de la Palestine, la foule scandait « Israël SS », beaucoup de références à Hitler sur les pancartes, des enfants morts ou en sang. « L’humanité » faisait sa com en diffusant leur première de couv à qui voulait la prendre et l’exhiber. Il y avait un côté obscène et une incohérence qui m’a donné envie de partir immédiatement, mais je suis resté : c’était une marche pour la paix. Beaucoup de jeunes à capuche, de gens des renseignements, de flics et de CRS, camions anti-émeute garés dans la rue d’à côté, particulièrement entre le boulevard Beaumarchais et la rue des Rosiers à ce que j’ai cru voir. On se fait toujours l’opinion qui nous arrange.

Après cette manifestation je me suis senti sale, j’avais l’impression d’avoir assisté à une manifestation au pire antisémite, au mieux antisioniste, qui faisait l’amalgame entre nazisme et défense honteuse du territoire. Tous ces enfants morts, ce bain de violence d’une autre époque. Les juifs en tant de communauté tentant de justifier l’injustifiable, protégés comme souvent par les Etats-Unis et les médias. Tous ces barbus de banlieue venus en famille manifester pour la paix, et pourtant perçus comme hautement dangereux à cause de quelques extrémistes sur médiatisés. Le monde arabe poussé à bout, qui n’en peut plus et, évidemment parle de résistance là ou d’autres parlent de terrorisme. Je ne suis ni arabe, ni juif, je m’élève contre les massacres, contre une nouvelle guerre. Assez avec les guerres. Mais que faire, comment résoudre ce qui ne peut l’être ? Certainement pas avec des signes nazis collés sur l’étoile de David, « même si j’avoue que le logo était assez beau ». Horreur, horreur totale. « En massacrant sans distinction l’état d’Israël a commis une grave erreur qui pourrait en cette période trouble renverser l’opinion publique ». Un groupe de juifs manifestait aussi pour la paix. La communication et les médias. Le monde moderne, flippant, comme à son habitude.

***

- Peace is war

- Nobody gets assassinated anymore

- Fuckin’ all around the world is a way to be mystical

 Des gens que j’aime parlent autour de moi. Nous sommes dans un restaurant chic rue du pont Louis-Philippe. Autour de la table, la fille d’un grand artiste juif américain, elle-même artiste, et son copain Dj, « gosse de riche » paraît-il, un businessman arabe pro Palestinien, un réalisateur à la retraite communiste, et un skateboarder reconverti au vélo. Nous tentons d’éviter le sujet brulant de l’actualité alors qu’un joli rayon de soleil vient taper l’exemplaire de « Lui » de 1964, que nous venons de voler aux toilettes, et un « Playboy » de 1982. Il y a une certaine tension dans l’air que je tente d’attiser. Je suis curieux des discussions qui pourraient avoir lieu. Mes amis sont intelligents, cultivés, et très au courant, de par leurs nombreux voyage, ou leur investissement dans la vie, de « l’actualité » du monde. Rien ne se passe que des débuts de… Un charmant déjeuner.

Nous parlons un peu de Borges, de Miller, des magazines posés sur la table ou nous lisons leurs interview, de la nullité de la presse actuelle et, dans le meilleur des cas, de son peu de fiabilité, de PPDA et de sa fausse interview de Fidel, de Chomsky, beaucoup de cinéma, un peu d’art, de musique, de mode, de la retraite et des salaires des gens pauvres. Le déjeuner coûte cher, ce qu’un ouvrier non qualifié gagne en 15 jours de travail, et nous sommes tous d’accord pour dire que quelque chose va mal. Qu’il y a des chances que ça pète. L’abrutissement généralisé, les nouvelles technologies, les banques, la situation au proche orient, la bande de Gaza, Israël, le Hamas, le Hezbollah… Le copain de l’artiste juive prend tout cela de façon très personnelle et manque à plusieurs reprises de se lever, nous changeons donc de conversation, et je m’absorbe dans la lecture de l’interview de Miller :

« Je suis habitué à avoir des hauts et des bas, des moments d’euphorie et de dépression (…). Il y a deux sortes de dépression. L’une est comme une dépression métaphysique où, tout à coup, sans raisons valables, vous découvrez un trou dans toutes les choses : vous sondez un puis sans fond.  La vie prend une saveur absurde.  Tous les voiles avec lesquels vous vous protégiez s’écroulent, les idées, les philosophies, etc. Brusquement il y a une déchirure dans tout ça et vous apercevez cet abîme dont on parle dans l’ancien testament (…) C’est le doute le plus profond que vous puissiez atteindre. Vous doutez de tout. C’est la nuit noire de l’âme et vous ne savez pas pourquoi. Je pense que ces chutes sont inexplicables. Tandis que les autres ont de la chance et peuvent dire : « je gâche ma vie » ou « je perds mon argent » vous ne pouvez même pas dire ce que vous perdez. Vous perdez la vue, vous perdez momentanément la foi. Puis ça revient (…). Il me semble qu’il n’y a rien d’autre que cette ligne rythmique, c’est comme une vague et dans toute la nature, dans tout ce que nous y lisons, la vague est là. Si nous ouvrons nos mains et laissons les choses couler, nous les retrouverons toujours, mais à partir du moment où vous voulez vous emparer de quelque chose et le retenir à jamais, vous le réduisez à néant, n’est-ce pas ? »

« On ne peut pas faire un saint d’un personnage doux, gentil, neutre, un saint doit être un rebelle, avoir un caractère brutal et toutes ces choses dégradantes. Il doit y avoir un antagonisme. »

« Quelques uns se tirent une balle dans la tête après avoir lu certaines choses et les autres restent intacts ou pensent que ça passera ou que ce sera  peut-être une bonne chose. Ce n’est pas le monde qui change, ce sont les mots. » (Henri Miller in « Lui », avril 1964).

C’est fou ce que je m’ennuie souvent en présence des autres. Les gens me parlent et une sorte d’absence me gagne, tout me paraît vainc, vide, inintéressant, mais là, avec deux de mes meilleurs amis autour de la même table je me sens « en sécurité ». Nous passons d’un café à un autre pour nous installer rue Saint Louis en L’Île, au Flore, ou les cafés sont si chers et si bien servis, dans des petits pots en argent. Nous commandons des glaces, du thé, et ré dérivons vers des discussions politiques. Cette fois-ci l’ami de l’artiste juive quitte la table tandis qu’elle a du mal à retenir ses larmes. Il est impossible de savoir ce qui motive ce chagrin. Des mauvaises relations de couple, la situation mondiale, ou simplement la fatigue. Peut-être un peu de tout. Je me surprend à penser « enfin, il se passe quelque chose ». J’ai ce côté « fouteur de merde », mais pourtant, cette fois-ci, je n’y suis pour rien.

Il est temps de se diriger vers le cinéma ou j’ai décidé de voir un documentaire sur Chomsky dont nous venons de parler, après avoir acheté des livres à « La Hune », la librairie branchée du sixième. L’un de mes amis m’offre la biographie de Duchamp, « l’artiste que j’apprécie le moins du monde » ou il écrit : « à la personne qu’Artus admire le plus au monde ». Il vaut mieux connaître ses ennemis de nos jours. C’est vrai que j’ai une certaine admiration pour Duchamp, mais je n’aime pas du tout la façon dont les artistes contemporains « pillent le magasin de Duchamp et changent les emballages » (Picasso). Duchamp est un grand penseur, un « anartiste » brillant, mais comment accepter le détournement d’idées à la fois contestataires et teintées de cet humour si caractéristique du dadaïsme, pour en faire, là encore, un produit comme un autre, sans autre identité que la filiation qui le justifie.

« Je ne voulais pas être appelé artiste, vous savez. Je voulais utiliser ma possibilité d’être un individu, et je suppose que j’ai réussi, non ? ».

« J’aime mieux vivre que travailler. Je ne considère pas que le travail que j’ai fait puisse avoir une importance quelconque au point de vue social dans l’avenir. Donc, si vous voulez, mon art serait de vivre ; chaque seconde, chaque respiration est une œuvre qui n’est inscrite nulle part, qui n’est ni visuelle ni cérébrale. C’est une sorte d’euphorie constante. ».

« J’ai voulu me servir de la peinture, me servir de l’art comme pour établir un modus vivendi, une sorte de façon de comprendre la vie, c’est à dire probablement de faire de ma vie elle-même une œuvre d’art, au lieu de passer ma vie à faire des œuvres d’art sous forme de tableaux, sous forme de sculptures (1966) » (Duchamp).

Duchamp voulait et réussit à « réduire ses besoins, et posséder le moins possible, afin de rester libre » (Henri-Pierre Roché). Il a arrêté de peindre au moment ou tout le destinait à une carrière pour se consacrer aux échecs (j’aime aussi l’ironie du mot) et à la vie, devenant son propre « ready made vivant ». C’est une posture que je ne peux que comprendre et respecter, surtout aujourd’hui, même si je pense que ce que « l’art contemporain » a fait à Duchamp a presque entièrement détruit le mythe que ce grand homme avait construit, sciemment, comme une bombe à retardement, autour de lui-même.

Choisir de se retirer du circuit pourrait-il avoir plus de signification qu’à notre époque ou seul l’argent justifie une pratique ? Se préserver du succès et de la reconnaissance a-t-il aucun sens quand la production seule est garante de ce que l’on fait ? Peut-on être plus loin de ce que défendaient les artistes du siècle dernier que lorsque l’on accepte le marché de l’art dans ce qu’il a de plus sordide, c’est à dire la valorisation de l’artiste lui-même en tant que produit ? Comment lutter contre cet état de fait sans se poser en opposition à la soi-disant paternité Duchampienne de l’inacceptable déviance culturelle contemporaine, tant au niveau de la déshumanisation de la quête artistique que de sa fonctionnalité dite sociale ?

L’art contemporain n’a rien de commun avec Duchamp si ce n’est le fichage de gueule, spiritualité et humour en moins.

Peut-être est-il temps que je réhabilite Duchamp dans ma propre histoire.

Ne rien faire, ne pas bouger, s’absenter, se retirer du jeu…

 ***

« Maryse était au moment ou c’était trop clair pour ne rien faire - et ne rien faire était l’acte le plus courageux qu’elle ait pu trouver » 

C’est fou, à deux jours d’intervalle, trois personnes m’ont dit que la meilleure réplique au marasme ambiant était de ne rien faire, ou plutôt de continuer d’agir comme si de rien était, sans pour autant renier son engagement dans son quotidien, en dehors de toute actualité, médiatique, politique, ou tout simplement humaine.

Bizarrement cela me fait penser à l’histoire de Marc Gator, ce skateur qui découpa l’amie de sa femme en morceaux avant de l’enterrer dans le désert et se livrer au flics, parce qu’il avait beaucoup de mal à gérer sa gloire et sa déchéance (« The rise and fall of Marc gator, Stocked », Helen Stickler). Qui arrêta sa passion pour suivre une tendance qui ne lui convenait pas. La mode était passée de la rampe au street et, alors que Tony Hawk (L’autre grand skateur des années 80) continuait de s’entrainer à la courbe, Marc tentait, sans succès, de se confronter à la rue. C’est une histoire classique, simplifié à l’extrême, qui fit quelques années plus tard de Tony Hawk le champion du monde de skateboard, dans une discipline très peu respectée des « vrais skateurs », et de Marc Gator un prisonnier d’état « victime d’un système qui avait été plus fort que lui », parce qu’il avait abandonné ce qui lui tenait le plus au cœur pour se conformer à un mouvement qui ne lui convenait pas.

Tout deux, à leurs manières, sont devenus des légendes, mais seul Tony Hawk a su atteindre le grand public. Toucher une telle audience sans pour autant se faire respecter d’une élite veut-il dire quelque chose ? Continuer coûte que coûte alors que tout le monde est contre nous, sublime-t-il une expérience qui, sans cela, n’aurait aucune valeur ? Est-il nécessaire, à l’égal d’un Stacey Peralta, d’inventer une histoire qui soit si proche de la vérité qu’elle devienne l’Histoire sans pour autant en revêtir aucune des qualités objectives (« The legend of Dogtown and the Z-boys ») ? Ne rien faire en tout cas ne veut pas dire se retirer de la vie publique, sociale et médiatique, pour parfaire un geste qui, pour une période donnée, a perdu tout son sens. Ne rien faire, c’est juste ne rien faire !

Comment ne pas renier la vie elle-même en prenant une telle décision ? Disparaître pour mieux revenir, faire ermitage à l’égal du croisé qui se prépare à la guerre… C’est déjà une toute autre aventure. Opposer le nihilisme du rien à l’allégorie du winner devenu loser prêt à inverser le processus une nouvelle fois, n’a pourtant pas plus de sens. Je suis fatigué de ces combats ridicules et cherche des solutions définitives, tout en sachant pertinemment que rien ne l’est. De plus, je n’ai jamais cru aux croisades, ces histoires de foi contrariés ! Tuer tuer tuer l’ennemi. Aucun intérêt. C’est ensemble qu’il faut apprendre à vivre et pour la communauté qu’il faut se battre – avec des idées, pas avec des armes. Reste à savoir, une fois engagé, jusqu’à ou mener ces idées, seul dans sa chambre, ou à la tête d’un groupe qui se les approprieras, les fera évoluer, et, forcément, les nourrira d’une différence qui n’est pas nécessairement la nôtre, ni conforme à nos souhaits. Peut-être aussi que nos idées nous échapperons totalement sans que nous n’ayons rien à y voir. Crées seul, nourries par l’expérience, celles-ci trouveront un écho qui feront de notre vie misérable, en retrait, un modèle pour le plus grand nombre, amenant nos spectateurs à une idolâtrie contre nature, non moins sujette à l’interprétation, et plus proche du culte que de la générosité de « l’exemple ». Ne rien faire est-ce tout accepter ou tout refuser ?

Encore une fois : à quoi doit-on croire et à quoi se relier, sans pour autant tomber dans la religion, ou la croyance en un plus haut qui détiendrais toutes les solutions et l’ultime vérité - voire dans le terrorisme politique ou l’anarchisme engagé (liste non exhaustive) ? Marc Gator est un « Reborn Christian » qui a choisi de s’investir dans l’immobilisme d’une croyance ancestrale réinventée intégriste faute d’avoir su gérer son présent. Ma mère a refusé le monde moderne et préféré mourir seule dans sa chambre, à 70 ans, comme elle l’avait toujours souhaité, plutôt que se confronter une dernière fois, alors qu’elle en avait l’opportunité, à cette extérieur qui l’avait tant blessé et nourri à une autre époque. Debord s’est suicidé après avoir accepté une médiatisation qu’il avait choisi de rendre posthume, soi-disant pour lutter contre la société du spectacle, sans doute atteint de ce même mal être lucide qui poussa ma mère à presque cesser de s’alimenter à la fin de sa vie. Malevitch s’est éteint après être revenu à une forme de figuration qui n’excluait pas l’abstraction qui l’avait vu naître.

Je doute de la qualité de mon engagement à une période ou « tout arrêter » ne signifierais rien d’autre, dans mon présent, que de n’avoir plus de quoi manger. Ce n’est pourtant pas le présent qui me tracasse, Je gère très bien mon présent. C’est le futur qui m’inquiète. Qui aujourd’hui serait capable de voir et de comprendre qu’un sacrifice peut aussi être un choix politique puissant, et non une peur « de ne pas réussir » par exemple, ou un courage qui n’a rien de commun avec la nostalgie d’un passé jugé plus couillu, ou un quotidien qui s’encrasse, fait des ratés et « ne mène nulle part ». C’est parce que je crois qu’aucun quotidien ne mène nulle part, et que je suis habité d’un optimisme phénoménal, que je me sent capable de faire cesser tout mouvement dans le sens d’une reconnaissance sans rapport avec l’engagement qui la sous-tend.

Et si Gator avait juste trouvé la foi dans le repentir, et si Maryse s’était retiré pour permettre à la vie de fleurir après elle, sur ces cendres encore chaudes, et Si Debord avait éveillé une conscience, et si Malevitch n’avait atteint un absolu que pour mieux en revenir ? Et si dans ces actes il ne fallait voir aucune autre croyance en œuvre que celle qui préside à toute vie ? Le « fluide » qui dirige toutes nos existences doit-il forcément être nommé, disséqué, expliqué. Si « tout à un sens », celui là n’est pas forcément celui que nous lui donnons.

Dans « Zeitgest » (http://video.google.com/videoplay?docid=-594683847743189197), une vidéo de type conspirationniste très bien réalisé, « la lumière est faite » entre les points communs qui unissent les religions (de Horus le dieu soleil, en passant par les mythes, l’astrologie, à Moïse, Jésus, Mahomet, mais pas les extra-terrestres), l’attentat du 11 septembre, et l’économie mondiale. Dans « Paulo Anarko » (http://paulo.anarkao.free.fr/), un long-métrage très prisé sur internet, un jeune homme part retrouver son père qui a choisi la voie de la marginalité, et nous emmène avec lui dans un voyage incroyable sur fond de contestation sociale. Y a-t-il autant de vérités que de personnes ? Et que penser du choix de l’immobilisme en période de crise donc ? Donner du sens aux choses et à tout nos actes, n’est-ce pas là la plus grande prétention ? Celle qui fait de nous ce que nous sommes ? Et si nous n’étions rien ? Rien d’autre que nous-mêmes je veux dire, sans jugement, loin de tout engagement, sujet de la vie bien plus qu’assujettis à elle. Diriger, contrôler, choisir. Le grand homme n’est peut-être pas finalement celui qui choisi son destin, mais celui à qui le destin s’impose, un jour, sans qu’il l’ait forcément voulu.

Ma copine me parle de la tante d’une de ses amies qui, alors qu’elle était venue à Paris voir un cousin, s’est vue immortalisée en train de manifester, le poing levé, en tête de cortège, pendant mai 68, devenant par là même l’icône de la révolution étudiante (avec laquelle elle n’avait rien à voir). Je crois qu’aujourd’hui les gens sont tellement préoccupés par l’idée de devenir, qu’ils en oublient d’être. Si je choisissait aujourd’hui de cesser toute ou une partie de ma pratique artistique, ce ne serait pas pour ne rien faire, car « ne rien faire » serait au contraire continuer, en dépit de tout, une pratique qui ne me satisfait plus entièrement, comme elle a pu le faire dans le passé. Tu parles ! L’art ne m’a jamais satisfait entièrement car s’il est « ma vie et la vie elle-même », il n’est pas pour autant « toute ma vie ».

Je vais probablement continuer de dessiner car j’en ai aujourd’hui encore « besoin », même si je suis persuadé, quelque part, que la violence d’un acte n’a jamais plus de sens que lorsqu’il est jugé gratuit par « le plus grand nombre » (ce fantôme qui n’existe pas dans nos petites vies privées).

Dans « La petite apocalypse » de Taddeus Konwicki, le héros accepte de se suicider pour lutter contre l’invasion de la Pologne par la Russie (si ma mémoire est bonne – j’ai lu ce livre il y a près de 15 ans), parce que le parti le persuade « qu’il n’a rien à perdre ». Puis, alors qu’il cherche allumettes et essence pour s’immoler par le feu, le héros tombe amoureux. La morale veut alors que sa contestation soit nourrie par son sacrifice. C’est une vision totalement romantique à laquelle je ne suis pas sûr d’adhérer encore.

Et si son suicide n’avait jamais eu plus de sens que lorsqu’il n’était motivé par rien, par rien d’autre qu’un ordre du parti, le poussant à commettre un acte social et politique auquel il ne croit pas puisque les raisons de son mal-être lui sont toutes personnelles.

La variable de l’amour ne nourri pas l’histoire, elle en fait un roman. Elle le perverti donc. Ce n’est pas parce que l’acte d’un homme qui se suicide pour donner un sens à une vie, qui sans cela n’en aurait pas, paraît moins fort que l’acte d’un homme qui commet un geste politique définitif, alors qu’il aime et que tout le raccroche à la vie, qu’il est moins grave. L’important, dans cette histoire, c’est le suicide d’une « personne », que ce soit pour des raisons politiques ou humaines importe peu en fin de compte, même si je dois admettre que les raisons humaines m’intéressent bien plus que les raisons politiques de manière générale car elles leur sont toujours antérieures. Pourquoi cet homme va-t-il mal, en premier lieu ? Parce qu’il n’aime pas ? Parce que son pays a été envahi ? Parce qu’il n’a pas assez d’argent pour vivre ? Aimer changera-t-il quelque chose quand « tout va si mal » ? L’homme ne cherche pas un sens à sa vie, il veut juste s’en retirer. Certains parleront de fatalité, d’autres de destin. Dieu, évidemment prend la forme de l’amour, et donc du choix, mais reste à l’homme le libre arbitre. Pourquoi cette histoire d’amour me gène t-elle tant aujourd’hui ? Parce qu’elle me semble fabriquée de toute pièce. Américaine en un certain sens. Elle est la part de rêve contenue en chacun de nous, et la réalité m’intéresse bien plus que le rêve.

L’être humain est complexe. Il ne peut jamais se limiter à j’aime ou je n’aime pas, à j’ai réussi ou j’ai raté, je suis riche ou pauvre. On peut être un grand humain sans pour autant chercher à, ou avoir besoin, d’accomplir quoique ce soit, mais on peut aussi se réaliser à travers un geste. L’amour n’a rien à voir avec cela. L’amour complète, l’amour n’est pas le fond des choses, ou en tout cas pas sous la forme romantique insipide dans laquelle on l’imagine aujourd’hui.

L’amour, ce n’est pas simplement « le sentiment très intense, l’attachement englobant le tendresse et l’attirance physique entre deux personnes », mais aussi un « mouvement de dévotion, de dévouement, qui porte vers une divinité, un idéal, une autre personne ».

L’homme qui se suicide parce qu’il n’aime plus existe-t-il ?

Dans tous ces films que je regarde, une phrase m’a particulièrement touché :

« You just want things to be resolved to get you simplicity back »

Mettre une idée politique, religieuse, artistique, ou amoureuse (liste non exhaustive), sur un refus, une contestation, un engagement, c’est limiter ce refus, cette contestation, cet engament, à une simplicité qui n’existe pas plus que « le grand public » qui la consommera. De cette audience, je ne connais que mes proches, et de ses idées que la société qui nous entoure. Si, à la fin, « seul le mauvais goût du public dans la durée à une chance de changer le monde », c’est parce que ce fameux « mauvais goût » façonne notre façon de pensée bien plus que quoique ce soit d’autre : il en est le résultat. Je suis mes proches et tout ce qui m’arrive est le résultat de notre interaction commune avec le monde. Comment ne pas les rendre responsable alors de ce qui arrive, de ce qui m’arrive.

Avec Ramdane, nous avons dernièrement beaucoup parlé de nos différentes façons de voir le monde. Pour lui la télévision, les journaux, la lecture, les voyages, permettent de former une vision consciente et actuelle, une vision qui permet « d’agir ». Pour moi aucune vision ne peut être plus pervertie que celle qui s’attache à des mouvements de pensée qui n’aient pas été ratifiés par une expérience empirique des choses. Quand je dis empirique je pense personnelle. C’est en lisant en moi que je peux comprendre les autres, non en lisant en les autres que je peux me comprendre moi, et comprendre le monde.

Pour en revenir à ce suicidé qui pour en finir avec la vie accepte une cause qui n’est pas la sienne, et n’est sauvé que parce qu’il aime ; je trouve cette vision aussi réductrice que celle que nous propose constamment les médias du monde entier. En agissant de manière personnelle, je change le monde, pas en fondant un groupe, ou un mouvement de pensée dont le destin sera forcément de me dépasser, comme je l’ai dit plus haut. Je ne crois pas en l’individualisme, mais en l’individualisme ensemble. Je n’aime pas les mouvements de foule, l’hégémonie et l’assimilation, c’est la liberté qui m’intéresse, et sans doute bien plus que l’amour même. « L’état d’une personne qui n’est pas soumis à la servitude ». Les hommes sont libres de leurs choix, quels qu’ils soient, et il faut les respecter.

Quand un texte de Chomsky est utilisé en préface d’un livre révisionniste, ou une phrase des Clash écrite sur une bombe destinée à détruire un ennemi Irakien (« Rock the Kasbah »), je suis révulsé car la confusion de sens est totale, mais je sais aussi que c’est cette confusion qui forme le corps même de notre humanité. Chacun comprend le monde comme il lui plait. Il n’y a ni bien, ni mal, juste des opinions différentes, des engagements différents, et un poids social qui inscrit des lois dans une continuité historique. Le génocide indien n’a pas empêché l’Amérique de devenir l’arbitre du monde moderne, pas plus que l’inquisition n’a ralenti la croyance chrétienne en un dieu fait d’amour et de pardon. Comment s’inscrire dans ce merdier sans à un moment ou à un autre dire des conneries plus grosses que nous ? Si personne ne détient la Vérité, tout le monde détient sa propre vérité. C’est celle là qu’il faut chercher, en soi, pas de l’autre côté de la terre, et ainsi commencer à changer les choses (d’autant plus qu’il est presque impossible de savoir réellement ce qui se passe de l’autre côté du monde – avec la manipulation des médias -  à moins d’y être, et encore faut-il être prêt à admettre qu’à chaque vision correspond une réalité différente).

Interagir avec ce qui nous entoure est la seconde étape de ce changement tant espéré, comprendre plus qu’accepter est la voie de la sagesse, « Tolérer » (« admettre à contrecœur ») n’est pas un mot qui entre dans mon vocabulaire car il implique un jugement négatif de l’autre. La « Tolérance » (« respect de la liberté d’autrui, de ses manières de penser, d’agir, de ses opinions politiques et religieuses »), par contre est un grand concept. Comment deux mots si proches peuvent-ils être si différents ? Comprendre c’est « saisir le sens de », accepter c’est « consentir à prendre et à recevoir ». Les mots ont un sens. Si je comprend qu’il me faille vivre de mon art – de par mon choix d’être « artiste », je n’accepte pas pour autant les règles qui président à la vente de mes œuvres, je les tolère sans avoir aucune tolérance pour le système qui les a établi. C’est en ce sens que je cherche aujourd’hui le sens de l’engagement et la façon de dépasser « le capitalisme spectaculaire », qui, à mon sens, me prive de ma liberté individuelle à faire partie d’un groupe, soit-il celui des artistes : « personne qui, pratiquant ou non un art, aime les arts, la bohème, le non conformisme » (Le petit Larousse).

D’accord pour la bohème (ah, les bobos), mais quel non-conformisme ? Celui que l’on voit dans les magazines apolitiques et a-engagés ? Ou celui qui me fait vendre mon âme bien plus que mes dessins ?

Et pourtant… En digne fils de…

Tout ne se limite-t-il vraiment qu’à ça ?

***

Juste au moment de finir ce texte je reçoit un texto de SFR :

« SFR vous souhaite une très belle année 2009

Autour d’une valeur précieuse pour SFR

L’engagement »

Ben voilà. “Et Pan, dans le mille”, en boucle. Comment lutter aujourd’hui, à une époque ou la pub récupère tout ? Ou l’engagement n’a plus aucun sens, sauf celui de faire de jolies préfaces de bouquins comme cette phrase de Duchamp, encore lui, qui ne s’éclipsa, comme d’autres, que pour mieux accomplir son mythe :

« C’est ce que j’ai voulu éviter toujours, d’être professionnel dans le sens d’être obligé de vivre de la peinture, ce qui la rend un petit peu quand même… sujette à caution puisque c’est fait… et surtout vous savez ce que c’est que  les marchands de tableaux quand ils vous disent « Ah ! Si vous me faisiez dix paysages dans ce style-là, j’en vendrais autat que vous voudrez ». Alors ? comme ce n’était pas du tout mon intérêt ou mon amusement, je ne le faisais pas. Je ne faisais rien. Alors c’est pour ça, je suis allé à une conférence. Une table ronde qu’on avait faite à Philadelphie, on m’avait demandé « Où allons-nous ? ». Moi j’ai simplement dit : « Le grand bonhomme de demain se cachera. Ira sous terre. » En Anglais c’est mieux qu’en Français ? « Will go underground ». Il faudra qu’il meure avant d’être connu. Moi, c’est mon avis, s’il y a un bonhomme important d’ici un siècle ou deux ? eh bien ! il se sera caché toute sa vie pour échapper à ‘emprise du marché… complètement mercantile (rire) si j’ose dire. » (1965).

Désolé, je crois que je n’aimes toujours pas Duchamp, par principe bien plus que par goût, je l’ai déjà dit. Quel esprit ! La disparition doit-elle aussi être considérée comme mercantile, donc sujette à caution, donc vecteur de célébrité posthume. Un calcul comme un autre ? « (rire) ».

Comment refuser en bloc une modulation qui inscrit aussi une certaine beauté du monde dans une marginalité qui n’en fait pas moins partie, pour lui être aussi nécessaire que la publicité qui la rend viable ?

À la campagne, ou rien ne change, tous ces débats me semblent très loin, et pourtant… Je suis entouré de bouquins, j’écoute « France culture » au réveil (bof), et je continue de me poser des questions. Les mêmes, encore et encore :

Que faire

Que faire

Que faire

Le courage de ne rien être, personne ne l’a jamais

Il ne faut pas faire pour être mais être pour être

En art, comme dans la vie, on a besoin de Vérité pas de sincérité

« La paresse est la vérité effective de l’homme »

« Aujourd’hui, j’aime perdre mon temps, c’est la seule façon d’être libre »

« Il faut donner du sens au sens »

Encore et encore et encore

Et si le manifeste de l’art posthume avait vraiment mis dans le mille ?

Reste quand même à le dépasser.

 

 

À titre de mémoire :

 

INTENTION I-7

Un manifeste de l’art posthume

Ne vous attendez à rien

Attendez tout

 

Selon le dictionnaire le plus commun, l’art, c’est « l’expression d’un idéal de beauté dans les œuvres humaines ». Nous nions cette définition que nous trouvons insuffisante en l’état.

L’art, c’est un environnement et une sensibilité, l’art c’est la vie. Votre vie, votre environnement, votre sensibilité.

L’art, c’est donner forme à l’espace qui nous sépare.

L’art est politique.

Depuis le carré de Malevitch l’art est, et, devant lui, « c’est une foule curieuse de critiques d’art instantané qui se presse à la traversée du miroir ».

L’art est donc le seul domaine qui ait atteint son absolu, c’est-à-dire le domaine de la création pure. Le seul domaine où l’homme peut se vanter d’être l’égal d’un dieu, et ou il peut créer librement, et sans contraintes.

Pourtant l’homme n’est rien sans le regard de l’autre.

Cet autre qui juge, condamne, ratisse.

Seul dieu juge.

Et c’est pourquoi nous affirmons nous moquer de cet art sectaire et institutionnel qui est le vôtre. Celui que vous nommez contemporain.

Il n’a de contemporain que son marasme.

En ce jour brillant, nous décrétons la mort de l’art « contemporain » en terme d’époque de l’art, de mouvement, et l’avènement de l’art posthume. L’art-vie.

« Il faut être un homme vivant et un artiste posthume ».

Car « l’après-fin de l’art » ne peut-être ni moderne, ni contemporaine, mais posthume : « née après la mort de son père ».

L’artiste posthume ne dispose pas, il propose.

Non, « Dieu n’est pas détrôné ».

Ainsi :

 

De même que l’homme ne s’exprime jamais mieux que dans ses contradictions les plus profondes, ce sont nos prétentions qui font de nous ce que nous sommes.

L’art posthume ne se justifie pas. Il n’a rien à prouver.

Nous préférons laisser l’art aux artistes qui le méritent, et vivre.

Mieux vaut vivre que de faire de l’art.

L’art est une conséquence, non un but.

Il est grand temps de tirer les leçons de l’histoire, et de dépasser ces notions obsolètes que sont : le talent, la nouveauté, et le génie. Ils ralentissent.

Si tout a déjà été dit, fait, et pensé, nous n’aurons aucune honte à redire, refaire, et repenser ce qui ne l’a pas été assez.

Imiter nos pères pour mieux les dépasser n’est que justice leur rendre.

Être multiple et agir dans tous les domaines nous permet de nous imaginer libre.

Nous affûtons paraît-il déjà les couteaux qui nous tuerons plus tard.

Conscience du support et soucis du détail valent bien chronologie et rétrospective dans le travail d’identification sociale de l’artiste.

Notre identité n’a que faire de vos peurs.

La réalité de nos faire est notre meilleure justification.

Il faut penser plus large et prendre en charge notre propre système de diffusion.

Nous rêvons de nouveaux lieux où les mannequins, les journalistes, et les artistes, iraient se faire voir.

Créer des lieux de vie plutôt que des lieux d’art.

« J’erre sans but et devenirs parce que je suis déjà, par le seul pouvoir de ma volonté ».

Rien n’existe sans faire valoir, dit-on.

La mannequin est le plus beau faire-valoir de notre époque, c’est une pute qu’on ne peut pas baiser.

Nous sommes fatigués de ces madones rachitiques pour pédophiles patentés.

Il n’y a pas plus d’intérêt à décréter art qu’à décréter artiste.

Intéressé veut dire intéressant.

L’art posthume est le miroir de son temps.

What you see is what you get.

Loft-story ne nous plait qu’en tant que mise en pratique des 15 mn de gloire de Warhol.

Nous chions à la gueule du succès.

Si « tout le monde peut le faire », tout le monde doit le faire.

Il ne faut pas faire pour être. Il faut être pour être.

Le courage de ne rien être, personne ne l’a jamais.

Si l’on doit un jour être connu pour et par son œuvre, cela sous-entend qu’on lira forcément cette dernière à la lumière de notre vie, et donc l’application d’une éthique stricte dans l’une comme dans l’autre.

Nos valeurs ne sont pas artistiques mais humaines.

L’intégrité, l’humilité, la fidélité et le respect, sont à l’amour, l’amitié et l’estime ce que sont la liberté, l’égalité, et la fraternité, aux français, une hypocrisie de plus à laquelle nous aimerions bien croire.

Rien n’est gratuit, ni un hasard.

Notre rancune se doit d’être tenace car pardonner, c’est déjà être supérieur.

La réussite, c’est le masque de la société.

En amour, nous choisirons toujours la pornographie à l’érotisme, elle a plus de réalité.

La pornographie, c’est ce qu’on fait des choses.

C’est vivant que nous sommes, et vivants que nous voulons être aimés.

Notre paresse nous pousse à préférer l’amateurisme au professionnalisme du rien. Il y a une raison à ça.

« La paresse est la vérité effective de l’homme ».

Le travail n’est acceptable qu’extrême, car travailler, c’est se retirer de la vie.

Le métier, c’est le savoir-faire de l’artiste qui va travailler une attachée-caisse dans le cerveau, et un chèque dans la poche.

Nous n’acceptons le métier que dans le cadre de l’erreur qu’il représente, en particulier comme en général.

L’acte d’amour est plus important que la jouissance, c’est pourquoi, dans notre système de pensée, la femme aura toujours plus de poids que l’œuvre qu’elle a inspirée.

Dans les musées, nous préférons regarder les femmes que les peintures.

En art, comme dans la vie, on a besoin de vérité, pas de sincérité.

L’éthique gifle la morale comme la foi se doit de vomir l’espoir, ils ne sont pas compatibles.

Vos doutes ne sont pas les nôtres.

Nous n’avons que cette certitude que vous nommez égoïsme.

L’égoïsme (au même titre que l’individualisme, le dadaïsme, le situationnisme, ou n’importe quel « isme ») ne vaut que s’il est partagé.

À l’imitation, nous préférons l’original. Il vend mieux !

Ainsi nous préférerons Coca à Pepsi, le tatouage au body art, les tricheurs aux menteurs, Elle à Art Press, et Hustler à Purple, ils avancent à visage découvert.

L’authenticité, d’aussi mauvais goût soit-elle, finit toujours par payer.

Nous croyons au mauvais goût du public dans la durée.

Lui seul à une chance de changer le monde.

Il faut s’assumer tel qu’on est avant de vouloir changer le monde.

Cette société du spectacle qui est la vôtre ne nous intéresse que dans la mesure ou elle nous fait perdre notre temps.

« Perdre son temps est aujourd’hui la seule façon d’être libre ».

« Il faut donner du sens au sens ».

« Être invisible est l’unique alternative qui soit laissée à l’art posthume pour lutter contre la société du spectacle ».

Nous ne serons invisibles que pour mieux vous aveugler.

« L’art posthume est notre anti-matière comme la matière fait l’art contemporain ».

Prêcher à des convertis ne peut être que le sacerdoce du faible.

« La seule tyrannie qui existe est celle du faible sur le fort ».

À côté de vos églises, ce sont des bordels gratuits que nous construirons, ainsi les gens pourront-ils choisir.

Nous créons par amour de la vie, pas par peur de la mort.

Du minuscule Palais de Tokyo, nous n’aimons que l’architecture qui a au moins le mérite d’être skatable, et donc utile.

L’art posthume nique l’esthétique relationnelle, à qui nous reconnaissons quand même, dans notre infinie bonté, le droit à l’existence.

Nous ne croyons pas plus à ces artistes qui ne peignent que pour eux-même et dans leurs caves, le pantalon plein de peinture, qu’aux artistes dit « contemporains ».

Nous préférons pourtant nous vendre à vendre notre travail.

L’artiste posthume étant forcément un grand homme, c’est aux grands musées que nous destinons notre œuvre, notre vie.

Les grands musées seuls séduisent le public.

C’est au musée de venir à nous, pas à nous d’aller au musée.

La reconnaissance ne vaut que par son caractère légitimant.

La reconnaissance ne vaut rien.

Personne ne peut, de toute manière, se targuer d’être le spectateur moyen de son époque.

L’artiste reconnu ne pose que le problème de la reconnaissance de même que « les précurseurs n’ont que la chance d’être né avant ».

Nous n’avons d’absolu que notre branlardise.

Car nous sommes :

Les fils de vos putes, de vos pds, de vos patrons et de vos jardiniers.

L’air de votre air

La liberté de votre liberté

Le mépris de votre mépris

Nous-mêmes.

L’art posthume encule l’art contemporain.

L’art, c’est la vie.

Notre vie, à nulle autre pareille.

 

S’en revendique qui veut.

 

Volenti non fit injura.

Gloria victis.

 

Artus pour l’art posthume.

AleksiAnnaArtusDanieleÉdouard, Paris-Ernée, 15-26 août 2004. »

 

PS/ Le texte d’après me plaît beaucoup…