What is important is how we treat each other !
Qu’est-ce qui pousse les gens à s’engager ? De la subversion à la subversion armée ? Le refus de ce que l’on juge comme inacceptable ? La légende veut qu’à la base de 1968 il y ait eu la volonté de lycées mixte et d’une liberté, principalement sexuelle, plus grande. Je me fais écho de cette inculture là. Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui certains rêvent de révolution (et qui au juste ?). Ceux qui en ont marre de la société de consommation ou plus rien n’est réparable, ou les objets n’ont que la durée de vie de la mode qui les a vus naître, ou la pub vient parasiter toute forme de culture, ou ceux que le gouvernement, dans sa forme répressive, excède ? Nous sommes en 2009.
« Pour Ulrike Meinhof, qui a toujours fait preuve d’une conséquence extrême, le passage à la lutte armée s’inscrit dans le prolongement de son engagement. À partir du moment où cette politique (la conception de guérilla urbaine) lui paraissait comme juste et nécessaire, le passage à la pratique s’imposait. En ce sens, il n’y a pas de rupture dans l’itinéraire politique d’Ulriche, mais au contraire une remarquable continuité. (…) Toute idée de compromis ou d’« arrangement », était perçue comme intolérable. » (RAF, guérilla urbaine en Europe occidentale. Anne Steiner & Loïc Debray).
Que ferais-je, ou que ferions-nous, si un jour un nouveau mouvement d’idées révolutionnaire, demandant un engagement armé, voyait le jour ? Comment définirions-nous « l’ennemi » ? Quand je suis allé à la FNAC acheter ces livres sur les brigades rouge « au rayon terrorisme », il n’a pas fallu deux minutes avant qu’un jeune homme vienne me parler et me demander « pourquoi j’achetais ça », « qui me l’avait conseillé », « qu’est-ce que je pensais des BR ». Après avoir flâné dans les rayons surchargés de monde en période de noël, j’ai réalisé que le mec était toujours derrière-moi aux caisses – ce qui ne m’as pas pour autant empêché de payer par carte bleue. Comment passe-t-on dans la clandestinité, et une telle clandestinité est-elle possible à l’heure des micro-puces, cartes bleues, ordinateurs, et autres téléphones portables ?
L’engagement.
« Comme beaucoup d’autres, il lui semble primordial de lutter contre ce défaitisme en montrant qu’il est possible d’ébranler ce système, que l’état n’est pas invincible (…) Ce passage à une autre forme d’engagement politique n’est pas ressenti comme une rupture dans son itinéraire politique mais comme le prolongement de son combat », « Un à un , elle coupe tous les fils qui la reliaient à une vie passée et à une certaine société : la famille, le couple, la réussite professionnelle » (Les mêmes).
En 1995, je dois faire face à mon appel militaire. J’ai déjà été ajourné plusieurs fois quand j’écris cette lettre : « Je ne veux ni porter une arme ni faire mon service militaire et je demande à ce que mon cas soit réexaminé (…) et si je n’ai pas demandé l’objection de conscience c’est parce que je pense que nul ne doit payer d’une année supplémentaire ce refus ». Je suis évidemment incorporé.
Mon idée est que l’on peut lutter contre le système de l’intérieur, sans pour autant avoir à payer son choix, en acceptant une convention « altérative », de type associative ou autre. Je pars faire mes classes, un sac à dos rempli de livres, bien décidé à ne jamais faire le salut militaire, ni obéir, de quelque manière que ce soit, aux ordres que l’on pourrait me donner, prêt pour ce faire à passer un an ou deux au trou. Je n’ai, évidemment, aucune idée de ce qui va m’arriver, et décide, pour simplifier les choses et ne pas risquer d’amitiés pénibles, de refuser de parler à quiconque. Le regard que je jette au militaire qui me fait descendre du bus, et tente une blague légère, suffit à le faire reculer d’un pas. Ma haine de l’uniforme est sans limites, elle n’a pas changé. Qui voudrait porter une arme dans l’idée de s’en servir est pour moi traître à l’humanité, mais comment lutter alors ?
Je suis debout quand on me demande de m’asseoir, assis quand on me demande de marcher, droit de me plier. On me propose un uniforme, que je refuse de mettre, et tente, par la force, de me couper les cheveux. Ma rébellion est à son comble quand on essaye de m’enlever ma boucle d’oreille, souvenir de l’Inde de mon enfance et d’une éducation sous l’égide de la liberté des êtres à choisir leur propre destin. Me contraindre ne sert à rien, et je fais appel à mon droit à être incarcéré pour mes idées. Tout me semble mieux qu’obéir. Après deux jours enfermé dans ma chambre on me signifie que je ne pourrait manger que si j’accepte de porter l’uniforme, ce que je fais, cheveux longs et boucle d’oreilles qui dépassent du béret, me donnant un air de « combattant de la liberté » à hurler de rire.
Une semaine de plus passe pendant laquelle je subis toute sortes de pressions. On me fait laver les chiottes, tente de m’imposer l’exercice, en survêtement bleu, et surtout le salut militaire que je ne peut accepter de faire. Comment ais-je réussi pendant près de 15 jours à me tenir à mes choix, tout en faisant toute sortes de micro concessions, pour manger, dormir, et ne pas m’attirer la haine de ma chambrée, sans pour autant me retrouver en prison, je n’en sais rien.
Je me souviens par contre, que j’étais dans l’attente d’un passage devant un psychologue qui devait statuer de mon cas, et que l’évolution de mes « camarades », m’attristait au plus haut point. Tous, même ceux qui étaient à la base « contre », se prenaient au jeu. Ils aimaient les séances de cinéma communes devant des films de propagande édifiants, « l’amitié virile des douches », et étaient prêt à tout pour faire de leur séjour « le meilleur souvenir possible ». On avait peur de mon suicide qui aurait « fait réformer le dortoir ». Le pire étant sans doute, ce retardé, qui, une semaine après son arrivée, alors qu’il avait encore du mal à enfiler l’uniforme, se réjouissait de tirer au Famas. Quelques personnes essayaient de se faire réformer avec plus ou moins de brio, la plupart avaient peur de tout et surtout du faux pas qui aurait fait foirer leur plan ; ils critiquaient mon silence ou se protégeaient avec des dossiers psychiatriques ou médicaux aussi énormes que leur manque d’engagement.
Un fou me plaisait particulièrement parce que ses postures n’avaient rien de feintes. Il se jetais aux pieds des militaires, qu’il embrassait en louant leur autorité, bisait les secrétaires dans le cou, et vidait les tiroirs des bureaux dans lesquels on le faisait entrer. Je n’ai jamais su à quel point son handicap était réel.
De mon côté, je me faisait détester du commandant du camp, une femme qui n’avait de cesse « de me casser » et de m’apprendre à « devenir un homme » (« comme vous ? », me suis-je vu lui répondre), mais fini néanmoins par ratifier mon envoi en psychiatrie à des fins d’évaluation. Quand le docteur me demanda quels raisons me poussaient à lutter contre mon incorporation, je répondis que l’armée était ce qu’il y avait le plus loin des idéaux Français d’égalité, de fraternité, et de liberté, avec des supérieurs et des trouffions, la brutalité de la soi-disant fratrie militaire, et la liberté enfermé entre les quatre murs de la caserne. « Jusqu’à ou étais-je prêt à aller ? », jusqu’au bout bien sûr. Le Psy me dit que ma réforme serait une réforme « dure », avec apposition sur mon dossier de la mention : « nie les idéaux de la France, à surveiller en cas de guerre ». L’opposé de ce que je lui avais dit, mais d’accord. Sortir, sortir me semblait plus important que tout à ce stade de mon combat.
D’une certaine manière, on peu dire que j’avais gagné. Une semaine de plus dans la caserne à essuyer les critiques et les moqueries, mais aussi une certaine forme de respect face à mon « courage ». Tous n’avaient pas eu ma chance, et certains s’apitoyaient déjà sur leur sort, ceux que les dossiers médicaux, plus ou moins falsifiés, n’avaient pas sauvé. Je continuais de ne pas parler et de me défendre contre les attaques de tondeuse, pourtant interdites sur un futur civil. Ils me firent sortir en survêtement réglementaire bleu, m’interdisant de me rhabiller dans le camp : je me déshabillais devant la grille, à l’extérieur, sous une pluie torrentielle avant de prendre le train dans mes vêtements d’arrivée, avec mon fou préféré, qui, jusqu’au bout, tenu son rôle impénétrable. Lui serrer la main fut un grand plaisir, surtout face à ce crétin, réformé comme nous, qui s’était aplati jusqu’à la fin, allant même jusqu’à nous insulter : « Lui était un vrai malade qui aurait aimé participer à l’effort de guerre Français si seulement il avait pu ».
Bref, tout ça pour dire, comme Mesrine au cinéma : « rien n’est obligatoire ».
Pourquoi y a-t-il autant de film aujourd’hui sur la révolte ? Le dernier gang, la bande à Baader, Mesrine justement. Et le terrorisme dans tout ça ? Est-il admissible ? Aurais-je tenu le coup si l’on m’avait réellement foutu au trou ? C’est possible. Mais de là à prendre les armes ? Certainement pas ! Le Pen au deuxième tour des élections, « Guerre civile » taggé sur la Bastille le jour de l’élection de Sarkozy, les banlieues qui descendent sur Paris, les étudiants surveillés par les flics, et puis rien. Rien. Rien.
Je suis artiste. Que puis-je faire ? J’ai parlé précédemment de ma galeriste qui me pousse à réaliser plus de dessins, et à me concentrer pour le moment sur ce qui vend. Est-ce une position acceptable ? Dois-je me soumettre ? Pousser la pratique jusqu’au professionnalisme du rien quand je sais aussi qu’il y a une certaine forme de beauté et de générosité dans la répétition d’actes destinés à plaire au plus grand nombre. Picasso serait-il celui qu’il est s’il n’avait pas passé une dizaine d’années sur chaque période. Soulages serait-il arrivé à une telle beauté dans l’abstraction lumineuse s’il n’avait pas poussé sa pratique dans ses derniers retranchements. Et que dire de dada, de Malevitch, de Debord, de Warhol ? À chaque époque sa spécificité ?
Quand j’expose chez Agnès b. les œuvres de mes amis « artistes ou pas », sous couvert du manifeste de l’art posthume, je crée un précédent : tout le monde peut réellement être artiste. Agnès b. me félicite le soir du vernissage devant « la foule nombreuse venue participer à la traversée du miroir », et m’ignore, une semaine plus tard, alors que je mange face à elle. On me dit qu’elle est bizarre, que c’est normal, que je ne dois pas lui en vouloir. Y a-t-il un rapport entre son dédain et le fait que j’ai invité sa secrétaire et son mec à exposer avec nous ? Avec le tableau d’Hitler retourné, sur lequel j’avais rajouté « What is important is how we treat each other », qu’elle m’avait interdit de montrer et que j’ai sorti devant les caméras. À quoi sert l’art ? Qu’est ce que cet engagement dont je parle tout le temps ? Mon 15m2 à quarante ans malgré les nombreuses portes que j’ai pu ouvrir dans ma vie. Beaucoup ont construit des vies sur ces débuts de… De quel côté est la faiblesse du frustré dont on me parle parfois ? Que veut vraiment dire le mot « Intégrité » ? Et qui veut nous faire croire que cette dernière ne cache qu’une impuissance à rentrer dans la norme ?
Souvent j’entends dire que construire une famille dans un petit appartement et sans argent est utopique. À quel moment le choix intervient-il ? Et un tel choix est-il possible quand il faut faire face au regard de l’autre. Au poids de ce que l’on nomme réussite sociale, cette chimère qui ne cache souvent rien d’autre qu’un terrible ennui, un manque de liberté total dont la valeur la plus haute se confond avec la possibilité qu’offre le compte en banque.
On me dit que mes derniers mails sont déprimés, je les crois lucides. On me dit que je tourne en rond, que je dis toujours la même chose, je veux bien accepter cette critique, mais si telle est ma volonté et ma conscience ? Le noir de Soulages, les carrés de Mondrian, les bandes de 8,7 cm de large de Buren… Qui juge et qui juge quoi ici ? Les nouveaux bourgeois bohèmes qui ne sont jamais qu’une version moderne de la petite bourgeoisie du début du siècle. Le nouveau patronat, « la tyrannie de la hype ». Tous ces mots pour désigner une humanité qui ne change pas, n’évolue pas, et que la quête éperdue de loisir aliène. Qu’ais-je refusé dans ma vie ? Le succès, l’argent ? Mais l’ais-je vraiment refusé ? Mes dessins vendent, ils me font manger, mais ils ne sont qu’un miroir de plus de cet instinct qui permet à « la société » de s’approprier « l’authenticité » de celui qui la critique. Le street art d’un Banksy veut-il encore dire quelque chose à l’heure de son entrée en bourse ? Et que dire de la vente aux enchères, soit disant révolutionnaire, des œuvres de Damian Hirst semble-t-il orchestrée par son galeriste ? Ais-je produis assez pour « me retirer » ? Quelle prétention ! Dix grands dessins, est-ce suffisant ? Et mes peintures ? Mes installations… Mon engagement ? Comment continuer de diffuser mes idées ?
Un ami, curieux de mon évolution, me dit qu’il est intéressé par « mes solutions ».
Moi aussi.
Que propose la société à celui qui « réussit ».
À quel point compte le regard de ses proches sur une vie, et surtout à quel point est-il façonné par ce qui les entoure. Nous entoure ?
Qui a conçu cette société paranoïaque et schizophrène qui est la nôtre. Accepter ou refuser. Être reconnu pour son authenticité, un bras noir en guise de carte de visite, et des fins de mois difficiles pour toute référence : le fameux CV du quarantenaire « cool » qui se tape des petites jeunes. L’art de se vendre. Parfois je me dis que mon refus de l’armée à fait de moi un homme au même titre que celui qui a appris à tuer son prochain… Mais n’étais-je pas déjà un homme avant de le devenir ? Qu’est-ce que cette société qui nous blesse et nous oblige ? N’a-t-il vraiment rien de mieux à nous offrir que la marginalité ou la norme ? Et la tolérance mutuelle ? L’acceptation plutôt !
Au moment ou j’écris ces mots des bombes pleuvent sur la bande de Gaza, un nombre de civil, comme dans n’importe quelle guerre, est touché. On nous parle de défense, pas d’attaque, le drame de la Shoah en toile de fond. Comment prendre position lorsqu’il s’agit de quelque chose d’aussi compliqué, quelque chose dont on ne sait rien ou si peut, dont seule la version médiatique nous touche vraiment… Un mec dans un bar se retire sans me saluer après m’avoir dit qu’Hiroshima était un mal pour bien, qu’il faut bien arrêter la violence d’une manière ou d’une autre et que les arabes, avec leurs lance-roquettes et leur tempérament sanguin, « un doigt pointé vers le ciel », n’ont que ce qu’ils méritent. Je sais ou va mon cœur, non pas vers les Palestiniens ou les Israéliens, mais vers tous ces gens qui aimeraient bien vivre en paix mais en sont incapable à cause des choix qui ont motivés leurs vies justement. Le retour en terre promise, la dépossession d’un territoire que des frontières définissaient et justifiaient. Les frontières ne justifient rien, surtout pas la violence. Quand au choix, ce fameux choix qui est le fil conducteur de mes textes, de ma vie, de la vie elle-même, peut-on réellement imaginer qu’il ne mène nulle part ailleurs qu’à encore plus d’incompatibilité entre les êtres. Le choix, ou l’image que l’on s’est faite de Dieu ?
J’aimerais me politiser, mais c’est la société entière que j’aimerais changer. Un jour un journaliste m’a demandé si je croyais que l’art pouvait changer le monde. Je ne me souviens pas de ma réponse, mais je me rappelle qu’elle avait, évidemment, à voir avec mon vécu, que, comme à mon habitude, je tentais de décrypter. Je parlais de mon ex-femme, de mes proches encore, et de la proximité de la violence quotidienne qui transforme les êtres aussi surement qu’une guerre. Perdre un être cher est une sensation universelle auquel peut s’ajouter un sentiment d’injustice très brutal dans les cas les plus honteux. La barbarie est-elle vraiment préférable à l’ennui ? Cela expliquerait bien des choses, mais ne préfèrerait-on pas grandir, ensemble, comme il est souvent décrit dans les livres pour enfants.
Et me voilà en train de tout mélanger, le terrorisme, l’art, la guerre, sans aucune échelle de valeur. Y a-t-il un mal absolu ? Quelque chose qui inscrive de manière définitive la frontière (justement) entre le mal et le bien. Ne se définit-on que par ce contre quoi on lutte ? Dans un film je note : « Il est tellement capable qu’il peut devenir capable de tout ». J’adore ces phrases : « Incapable de ne pas faire ce qu’il avait envie de faire ». Toutes ces phrases, toutes ces idées, bien plus complémentaires qu’opposables. Se venger pour donner un sens à sa vie. S’engager, en boucle. Quand il y a une telle profusion d’idées, de religions, doit-on se diriger vers un renouveau plutôt que de faire avec ce qu’on a déjà ? Le renouveau, ça sonne assez fasciste vous ne trouvez pas ? Mais que dire du retour à l’état de nature ? Lire pour se confronter autant que pour se trouver. Faire l’éponge à une époque ou chaque slogan publicitaire à été ratifié par un planeur stratégique dont le métier est de vendre de la soupe avec des mythes issus de la Grèce antique aussi bien que des grandes religions, ou philosophies du « pays cible ». Peut-on encore vendre la guerre aujourd’hui ? La résistance ? Le terrorisme ou le grand banditisme ? À quoi sert au juste le cinéma, la télévision, les différents médias ? Nous donner à penser ou nous manipuler. Quand est-on face à une vraie personne, une vraie pensée ?
Le jour ou l’on m’avait demandé « avec qui j’aimerais manger si j’en avait la possibilité, mort ou vivant », j’avais répondu « Sophie Marceau », après avoir pensé Camus, Hitler et Malevitch. La plupart des gens choisissent leur grand-mère. Pourquoi ? La perspective de passer une bonne soirée avec une actrice sexuellement, et peut-être intellectuellement, désirable. Avoir un truc à raconter à mes potes qu’ils comprendraient, en rapport avec mon époque. Et quelle Sophie Marceau ? Celle de « La boum », de « James bond », de « Par delà les nuages », ou de « La fidélité » ?
Du terrorisme à Sophie Marceau, n’est-ce pas un peu la même chose. Ces rencontres qui peuvent changer une vie comme « Le carré » de Malevitch à changé la mienne. Mais alors pourquoi n’ais-je pas répondu Malevitch ? Ce besoin de légèreté qui nous habite tous ? Mon amie – qui m’avait posé la question - avait pensé à « Staline », dans ce registre j’aurais préféré « Lénine », mais je n’ai pas fait science politique comme elle.
D’une certaine manière, je pense que tout me mène au cinéma, ce spectacle absolu. C’est une étape comme une autre pour donner mes idées à voir, de faire mon métier d’être humain, ni meilleur ni moins bon qu’un autre. Réac soit, mais réac généreux : mes questions sont toujours ouvertes.
C’est aussi quelque chose sur lequel j’aimerais revenir…
***
Je ne sais pas trop ce qu’est un « réac » si ce n’est quelqu’un qui se réfère sans cesse à des principes de vie dit immémoriaux, et je n’ai que des idéaux. Rester figé sur des idées, essentiellement à caractère religieux, « s’opposer aux évolutions sociales et s’efforcer de rétablir un état de chose ancien », la bible comme livre de chevet : « Tu ne tueras pas », « Tu ne convoiteras pas la femme de ton voisin », « Tu ne voleras pas », « Tu honoreras ton père et ta mère »… Je crois que l’homme à besoin de règles de conduite, et que la croyance en un plus haut, un meilleur, peut avoir un effet bénéfique sur l’humanité, mais je sais aussi que la définition de ce plus haut n’amène que confusion et désordre.
La croyance est un sentiment très intime qui ne s’explique pas, certains l’ont, d’autres pas. Qu’est-ce qui légitime le fait que j’ai toujours levé les yeux au ciel pour remercier quand il m’arrivait « quelque chose de bien » alors que ma mère était politiquement athée ; pourquoi ais-je un jour gravé dans une pierre les promesses suivantes : « Ne pas boire, ne pas fumer, ne pas être jaloux ». Qu’est-ce qui fait que l’on se réveille un jour investi d’une foi sans limites et que cette foi nous pousse parfois vers un intégrisme proche du fondamentalisme le plus dangereux ?
Je n’ai jamais tué personne, même si j’ai failli, ce jour ou un vieillard m’a frappé gratuitement avec sa canne alors que je passais à quelques mètres de lui, je n’ai pas exactement honoré mon père (même si j’avais un grand respect pour lui), et, à ce jour, je ne sais toujours pas exactement ou il est enterré, et j’ai, bien évidemment (oserais-je dire « comme tout le monde » à un moment ou à un autre de ma vie) volé, et convoité la femme de mon voisin, mais cela ne veut pas dire pour autant que je ne me suis pas repenti, dans la bonne hypocrisie catholique. Le pardon, « forgiveness is heaven » tatoué sur mon bras noir. « Pardonner, c’est qu’il faut bien être supérieur ». Mensonge ultime de la salvation…
C’est ici et sur terre qu’il faut évoluer, tenter de changer les choses, essayer de bien se comporter, et c’est là que le bas blesse, selon quelles règles ? Peut-il y en avoir de différentes ? Non pas ce qu’on fait mais la façon dont on le fait. Je ne prend pas de drogues et suis plutôt contre quand je vois les ravages que la cocaïne, par exemple, a pu faire autour de moi, je n’aime pas l’homosexualité revendicative, ni toute forme d’intégrisme, quand il est agressif envers ceux qui sont différents, toute forme de ghettoïsation basé sur une frustration. N’être pas comme tout le monde est pour moi une qualité, non une honte que l’on sur joue pour rouler des mécaniques, mais, là encore, tout est une question de choix, et je respecte les choix tranchés, quels qu’ils soient, sauf le racisme et l’intolérance. Ce n’est pas une contradiction. Le terme même de tolérance est atroce. Tolérer n’est pas accepter.
Si j’ai choisi de parler de cocaïne et d’homosexualité c’est que ceux-ci ne me semblent pas aller dans le sens de la vie (se détruire, refuser de faire des enfants), et si cela fait de moi un réac (ou un provo ?), tant pis. Qu’un ami puisse s’inscrire dans une histoire qui n’est pas la sienne « en volant la femme du voisin », me débecte, même lorsqu’il s’agit d’amour. Le mensonge est ce qu’il y a de pire en amitié, mais, ceci comme cela n’est qu’une opinion, et, comme telle, sujette à évolution.
Mon beau-père avait l’habitude de me dire que le racisme était normal, car « on a toujours peur de ce que l’on ne connaît pas », et que c’était, somme toute, assez sain d’avoir besoin d’un temps d’adaptation pour se faire la culture de l’autre. J’ai mis des années à comprendre ce qu’il voulait dire, même si aujourd’hui il devient très difficile de « ne pas connaître » ce qui nous entoure. Nous voyageons plus et avons des outils (internet, la télé), qui nous permettent de développer une conscience de l’autre plus précise et donc moins fermée. Est-ce que ne pas boire et ne pas fumer fait de moi quelqu’un de différent ? Sans doute. Ais-je réussis à ne pas être jaloux alors que je suis jaloux de tout ? Oui, car je suis toujours heureux du bonheur des autres, au delà de mes propres souffrances, mais je ne supporte pas le mensonge.
Ce week-end, je suis parti en vélo avec ma nouvelle copine et deux potes à Beauvais, aux vingt ans d’un fanzine que j’avais co-fondé, FTBX (Fuck The BlaireauX). J’ai revu beaucoup d’amis que je n’avais pas croisé depuis des années. Deux d’entre eux avaient des looks de fachos, bombers et col roulé noirs, lunettes à la « Natural born killer » et couteau dans la poche. Ils étaient passés du roller au skate, puis aux rassemblements de vespas en Allemagne et ailleurs. Quand j’ai demandé à un troisième s’ils étaient vraiment fascistes, celui-ci m’a répondu que leurs fringues étaient ignifugées, et leurs treillis « vraiment pratiques pour faire du 4X4 en forêt »… Des gamins de 18-20 ans prenaient paraît-il de la coke dans les chiottes, « une pratique qui se généralise en province à cause de la chute des prix et du phénomène de mode, en plus c’est inodore, pas comme les joints… ».
Un week-end intéressant et très sympathique à écouter des hits des années 80, en regardant des vieilles vidéos de skate, et une nuit passée au Formule 1, lessivés par la route, et heureux de retrouver le calme apparent des ZUP de province. Bizarrement, en rentrant à Paris après une potée digne des Ch’t’is, nous avions l’impression d’avoir passé un week-end au sport d’hivers, et nous sentions très relaxés et joyeux de l’aventure partagée, malgré la fatigue, et les émotions. C’est toujours étrange de revoir des anciennes connaissances, surtout ceux en bombers. Plusieurs m’ont demandé « comment je gagnais ma croûte », assez surpris que mon style de vie me permette de manger tous les mois. Eux étaient devenus cheminot, ingénieur chez Massey-Fergusson, VRP, employé de mairie, électro, graphiste, maître d’œuvre, gérant de Mc Do, RMIste, et même photographe de skate… Une vraie micro société dans laquelle tout le monde s’entendait à merveille, liés par un passé commun en passe d’être oublié. Les quarantenaires de la génération skate.
Dans « Sous-culture, le sens de la vie », Dick Hebdige commence son livre en parlant du tube de vaseline « ce misérable objet sale » qui proclame l’homosexualité de Jean Genet, lors d’une descente de police en Espagne ou on vient l’arrêter (« Journal du voleur »). Il est, selon lui, le symbole même de la sous-culture, des transgressions de codes qui font la force des mouvements alternatifs. Genet aurait préféré « verser son sang que répudier cet objet tout bête ». Mes amis au look fascistes se sont moqués de mon vélo sans frein comme on se moquait, plus jeune de leurs skateboard. Il est plus facile, c’est vrai, d’assumer le port d’une banane, l’achat d’un scooter ou d’une moto, le port de maillots de corps blancs, ou de blousons de cuirs noirs, voir même d’épingles à nourrices, que d’être saisi en possession d’un objet permettant d’identifier une « perversion ».
Laissez-moi préciser, quand je parle d’homosexualité, je ne parle pas de l’acte en lui-même, qui ne me paraît pas plus malsain qu’un autre s’il est pratiqué avec amour, mais de l’enfermement dans une pratique qui exclue toutes les autres. Les sous-cultures ont tendance à exclure. Le skateboard avec le roller, les rockers et les Teddy-Boys, le punk avec la disco, et tant d’autres… Quel rapport entre les sous-cultures et le terrorisme ? Un même combat pour la liberté ? Le nazisme est-il assimilable à une sous-culture quelconque aujourd’hui ? Et le Sionisme ?
« Le terme « hégémonie » désigne une situation dans laquelle une alliance provisoire entre certains secteurs sociaux est à même d’exercer une « autorité sociale totale » sur des groupes subalternes, et ce non pas en ayant recours à la coercition ou à l’imposition directe des idées dominantes qu’en « engendrant une forme de consensus telle que le pouvoir des classes dominantes apparaisse tout à la fois comme légitime et naturel » (Hall 1977). Une telle hégémonie ne peut se maintenir que tant que les classes dominantes « réussissent à reformuler toutes les définitions rivales au sein de leur propre espace de sens » (Hall 1977). De cette façon, les groupes subalternes seront, sinon complètement sous contrôle, du moins contenus au sein d’un espace idéologique dont le caractère « idéologique » est occulté, adoptant une apparence de permanence et de neutralité, extérieur aux contingences de l’histoire et des intérêts particuliers (cf. Social trends, n°6, 1975) ».
Il y a donc une différence entre sous-culture et terrorisme puisqu’il semble que la sous-culture est destinée à être assimilée, même dans sa version la plus extrême, alors que le terrorisme à pour but de changer l’histoire, ou, tout du moins, d’avoir un impact sur elle. Refuser de donner vie, où la pratique quotidienne de l’autodestruction, est-elle une forme de terrorisme ? De lutte contre le système ? Je ne le pense pas. De tout temps des groupes ont voulu mettre en abîme le fonctionnement de la société, pousser à son comble ce qu’elle nous offrait en matière d’idéologie du refus. Ne pas être comme tout le monde, militer pour la différence, n’est pas se battre contre cette différence que l’on ne peut accepter.
Mettre des gens dans des cases, permettre que chacun fasse ce qui lui plaît sans aucun respect pour ce qui l’entoure. Je vois autant de « mal » dans la pratique de la drogue à des vues d’autodestruction, que dans le conformisme auquel pousse la consommation de masse, ne laissant aucune place à la diversité de l’insoumis.
Dans la plupart des livres faisant état de « déviances », on sent la fierté de l’appartenance à un sous-groupe sous-tendre l’engagement qui mène à la marginalisation, dans un sens ou un autre. Une marginalisation qui n’est « tolérée » qu’à partir du moment ou elle n’est pas considérée comme violente ou pouvant nuire à la société. On voit ainsi des groupes de réunir sous couvert d’idées communes qui évoluent au fur et à mesure des âges, s’adaptant au terrain de la révolte comme d’autres à l’insertion sociale. Les punks devenus New-wave, devenus grunge, devenus skateurs, devenus branchés… Le nihilisme se transformant petit à petit en prosélytisme et zèle à rentrer dans le rang. As-t-on jamais vu de révolte se transformer en révolution à l’heure de la tolérance mutuelle et de la répression armée ?
Passer de « smash yourself » à « smash the world » n’est pas si simple dans ce monde ou la liberté ne fait pas que s’arrêter ou commence celle de l’autre, mais celle du plus grand nombre, à coup de publicités qui proposent de transformer notre ennui – ou notre révolte paresseuse - en bien de consommation. Un nouveau lecteur DVD, 360 chaînes, le cinéma, les magazines, la musique, les livres. Toujours quelque chose dans la tête pour nous occuper. Le travail, l’argent, la réussite sociale, comment détruire ce que tout le monde désire et la logique qui veut que tout soit mieux que l’échec ? Pourquoi tenter le sort alors ? Boire, fumer, être jaloux, s’oublier, ne pas penser, ne surtout pas penser, échanger, partager des idées subversives.
De la subversion à la subversion armée « qu’est ce qui pousse à s’engager ? ». Les interdictions de plus en plus nombreuses, la liberté de choix de plus en plus restreinte.
Qu’est-ce que la subversion aujourd’hui ? « Une action visant à saper les valeurs et les institutions établies ».
Il y a quelque jours, j’ai réalisé que l’aventure de l’art posthume avait pris fin avec ce projet de vidéos subversives que nous étions censé montrer dans un lieu de renommée ordinaire. Sur la trentaine de vidéos reçues, aucune n’était réellement « subversive » dans un sens profond. On voyait un crétin se prendre une ligne, une fleur s’ouvrir, des images de festin chez Mac Donald mélangées à des images de guerre, de famine, de pauvreté. Rien de bien neuf somme toute. Le sujet était presque chiant.
Si j’ai choisi de ne pas fumer, c’est que je trouvais le geste du fumeur inesthétique, ne pas boire, car je refusais d’altérer ma perception du monde, ne pas être jaloux pour ne pas être envieux de ce que je ne pouvais avoir. Presque partout je suis le mec un peu bizarre et snob, qui refuse de serrer les mains des gens qui l’ont « trahi », non pas parce qu’ils ont couché avec ma copine, ou frappé un ami, mais parce qu’ils m’ont menti en se mentant à eux-mêmes. Rien n’est plus important dans une vie que d’être « juste », au sens de précis dans ses choix. J’ai beaucoup de mal à définir ce qui m’attire dans la lecture de livres sur la sous-culture, la religion, ou le terrorisme, mais le fait est que l’évolution de l’un à l’autre, la négation réciproque d’une foi commune, me fascine. Pourquoi se fait-on la guerre et pourquoi continue t-on d’agir en dépit du bon sens, même lorsque l’on sait que ce que l’on va faire va blesser son prochain. La mesquinerie qui est à la base de certains actes dit « politiques » est terrible.
Quand je suis allé pour la première fois en Amérique, j’ai été très choqué par le fait que « là-bas, les gens ne voulaient pas faire la révolution pour que tout le monde soit égaux, mais pour être riche à la place du riche, et tant pis pour le clochard du coin incapable de se rebeller ». Comment accepter que ce clochard a peut-être choisi de se mettre en marge, et comment lui rendre la vie plus facile, sans pour autant l’obliger à rentrer dans les rangs, est une question qui n’intéresse presque personne d’un côté comme de l’autre de l’océan, sauf peut-être dans certains pays arabes ou la mendicité est très respectée… Comment ne pas propulser son désir de réussite personnel sur une génération déjà pas mal désenchantée, en écoutant « No future » des Sex Pistols qui passe par hasard sur mon ordinateur, juste au moment ou j’écris ces mots…
Je raconte vraiment n’importe quoi parfois…
Huit pages se sont presque écrites malgré moi, ou j’ai essayé de mettre par écrit des idées, toujours les mêmes, qui me préoccupent un peu chaque jour en ce moment. Il fut un temps ou je volais les képis des flics et taggais les cars de CRS en marche, il fut un temps ou je refusais de rentrer dans le système, et puis « le système », cette entité qui n’existe pas, m’a rattrapé. J’ai, comme tout artiste en passe d’être reconnu, accepté la galerie, le site internet, et les articles de presse. Je croyais faire ça parce que cela me plaisait, bien plus que « pour manger », parce que c’était nécessaire et inclus dans mon choix de « devenir artiste ». Aujourd’hui, il est temps que je conteste ce choix. Une partie de ce choix tout du moins. Ma contribution à la révolte sans arme ne peut se faire sans perte. C’est à moi de juger à quel niveau se place ma « subversion ». Le sujet de mon prochain blog ?
Ah Ah Ah.
« Sometimes I can see from miles / Feel life beating my eyes / And I am silenced / And I can’t think straight / It’s the best thing / Is the best thing / The best thing. Such a beautiful feeling » (Pj Harvey). Au hasard de I-Tunes.
Et si je demandais au Yi-King « que faire » ?
« 19. Surveillance. La surveillance est créatrice et féconde, bénéfique dans la justesse. Au huitième mois vient l’infortune. La surveillance éclairée est favorable au grand seigneur. Fortune. La surveillance attentive est favorable et sans blâme.
61. La confiance intérieure. Quand la confiance intérieure touche même les porcs et les poissons, elle apporte la fortune. Bénéfique est la traversée du grand fleuve. Bénéfique est la justesse. »
Ben voilà !

