Imposteur !
Après l’aridité un peu froide des journées précédentes, il pleut enfin. Le bruit des gouttes sonne comme une délivrance et, dans l’univers confiné de ma petite chambre, rideaux fermés, il rappelle l’existence d’un dehors affranchi de tout effort humain. Les particules chinoises n’ont aucun effet ici. Mon chat dors allongé sur l’oreiller et écoute distraitement le temps faire son œuvre. Nous sommes heureux.
Pour la première fois de ma vie je suis confronté avec l’obligation de faire des choses que je ne veux pas faire. Dessiner à la chaine pour payer des dettes qui ne m’appartiennent pas, me faire arracher une dent, répondre à des stimuli extérieurs sans aucun rapport avec ma volonté de liberté totale. La phrase est un peu ridicule si l’on pense à l’incapacité de prévoir et/ou d’éviter l’accident, la maladie, l’influence de ce qui nous entoure, sur la machinerie qui nous anime. Qu’il s’agisse de nécessité physique ou mentale c’est la même gène qui nous préoccupe : Il faut entrer dans le moule.
Le refus m’obsède, comment lutter, comment être soi-même dans ce monde qui absorbe tout, perverti tout, et n’accepte que ce qui lui ressemble.
Ma photo fait le tour des magazines sans que j’ai rien demandé, une marque a jugé bon d’utiliser mon portrait à bas prix. C’était ça ou la fin d’une amitié vieille de plus de dix ans. Je suis furieux, je n’ai presque aucun recours. On me parle d’enfants, de perte d’emploi, je me brade et baisse mon froc pour une histoire qui ne devrait pas me regarder. Tout m’échappe, même mon image ne m’appartient plus. De toute façon c’est foutu, nous ne serons plus amis. Une mère me tend une main mole tandis qu’un père évite mon regard. Dommage, ils n’auront pas compris combien m’a coûté le compromis auquel ils m’ont acculés.
La publicité me rattrape, je vais gagner beaucoup d’argent d’un seul coup, des collectionneurs s’intéressent, pari gagné, la semaine prochaine je serais à Beaubourg. Une exposition en amène une autre et encore une autre. Le mouvement est vicié, la sensation vicieuse ; je commence à penser à souscrire à une mutuelle, refaire mes lunettes, changer de téléphone, et pourquoi pas même prendre quelques jours de vacances. C’est la surmédiatisation qui amène le sous succès. Rien ne sera transformé. Ma dent est foutue, j’ai trop attendu pour pouvoir encore la remplacer : on arrache enfin.
Un fantasme m’appelle de l’autre côté de la planète. Je pense à « Révolutionary road (Noces rebelles) », et me fait traiter de tous les noms : faux punk ado attardé imposteur vendu. C’est tout le contraire. Je veux vivre ce en quoi je crois, devrais-je me tromper. Aller jusqu’au bout de moi-même.
Je rompt le cours linéaire de ma vie et pars faire du skateboard à Angoulême. J’ai grossi, mes bourrelets me gênent. Il faut maintenant m’échauffer avant de me lancer. Détendre les pieds, les genoux, le bassin, le torse, les bras, les épaules, le cou. Le stress s’est accumulé, je craque de partout. Ce sera pourtant ma meilleure session depuis très longtemps. Le sacrifice était nécessaire et je le sais, cette fois-ci je n’aurais pas de soutien de mes proches, juste les critiques, toujours les critiques.
Faux punk ado attardé imposteur vendu. En boucle.
Nous parlons pour une énième fois avec un ami des branchés, qui sont à ce début de XXI eme siècle ce que les punks étaient aux années 70, une mode de plus sans la contestation ni les modifications corporelles (quoique) qui donnaient toute sa saveur à la précédente – « No futur », mais surtout de stratégie et de rêve de déviance culturelle. Vu de la province tout cela n’a pas grand sens et seule une nouvelle coupe de cheveux modifie l’image que le miroir me renvoie de moi-même. Je n’ai pas changé, je ne changerais jamais : les bourrelets en plus, l’intégrité en moins. Tu parles ! Trop facile. « Il faut frapper là ou ça fait mal ». Pour générer quoi ? De la vie, où de la douleur ?
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Dans le train qui me ramène à Paris je ressasse les envies et les mots. Mon ordinateur est tout cabossé et je n’ai pas envie d’en changer. Tout s’ouvre à moi au moment ou je ne pense qu’à partir encore et encore – pour mieux revenir, ou pour une raison qui me dépasse moi-même : la bonne, ou la mauvaise ? Qu’importe après tout ! Allons, encore quelques mois… Une expo puis encore une expo et une troisième expo, est-ce tout ce que j’ai à m’offrir ? Faire passer l’art avant tout le reste. l’art, ou la vie.
Seule la vérité continue de m’intéresser. Ma vérité, pas celle des autres, et tant pis pour l’égoïsme.
Faire de sa vie son œuvre, je commence tout juste à réaliser ce que cela veut dire.
Rien ou tout ?

