Sur mon activité de branché…

 

J’ai depuis quelques temps beaucoup de mal à écrire et tenir à jour ce blog. Durant les six derniers mois j’ai énormément travaillé et commencé à gagner de l’argent, vendu à des collectionneurs, continué de faire des expos à droite à gauche, des illustrations pour des magazines, bref inscrit mon activité d’artiste dans une durée sociale. Parallèlement à toutes ces occupations, j’ai beaucoup réfléchi à la façon dont je pouvais continuer de garder une certaine intégrité, et ne pas renier ce qui, je pense, me fait moi, pour réaliser l’impossibilité d’être à la fois en marge et dans le système.

Réussir, quel intérêt de « réussir » si l’on se sent étrangement étranger au succès qui nous entoure. « Les gens » confondent généralement la qualité d’un travail et son support, c’est bien normal, car aujourd’hui le travail et sa qualité ont presque moins de sens que les marques, labels, galeries, qui lui donnent le droit d’exister. Travailler pour le magazine Jalouse, ou la galerie Patricia Dorfmann, donne à mon travail une tonalité branchée, que je n’ai jamais vraiment choisie. En même temps, je dois bien admettre que plus j’y pense plus je suis persuadé que « les branchés » sont aux années 2000 ce que les punks étaient aux années 70, non pas un phénomène de mode, mais une réaction, finalement assez « pure » au monde qui nous entoure : plus rien de nouveau n’est possible ? Aucune importance nous copierons, samplerons, referons, et redirons, sans aucune honte, ni état d’âme, ce qui a déjà été fait, dit, pensé (cf manifeste de l’art posthume, 2004).

Les limites de cet état de fait donnent un côté « faux » à toute notre génération. Qu’avons nous crée qui n’existait déjà, si ce n’est l’acceptation d’un soi dénué des notions de talent et de nouveauté pour les remplacer par celles de marketing et d’image médiatique, de starification vide de sens multiples et véhicule de contenus uniques simplifiés à l’extrême (ou affutés comme « les couteaux qui nous tuerons plus tard »). L’image bien plus que la représentation. Nous sommes ici très loin des années 70 et très exactement dans ce qu’elles dénonçaient ; comment alors ne pas vivre dans la culpabilité sans hausser les épaules et commencer à frimer parce que l’on fait partie du groupe dominant de son époque, dirigés par une l’imbécillité immémoriale de la victime consentante.

Le plus gênant, pour ne pas dire embarrassant dans tout cela, c’est le côté white power nazi de nos quartiers très sympathiques, de nos styles reconnaissables à mille lieues à la ronde, et notre snobisme fait de rien ou presque. Qu’avons nous inventé qui n’existait déjà si ce n’est effectivement la fierté du rien générationnel ? Faux punks rockers et vrais skateurs, faux hipsters et vrais cyclistes en pignon fixe, le risque est-il le même ? Et surtout de quel risque parlons-nous ? Doit-on admettre qu’on ne peut  être soi-même aujourd’hui qu’en étant en conformité absolue avec son temps et les groupes qui le dominent ? La marge est-elle encore possible ? Quelle marge ? On nous bassine sans cesse avec l’authenticité : lui est un vrai, lui un faux, qu’à la fin être vrai ou faux n’est plus lié à rien d’autre qu’aux concepts commerciaux qui supportent notre réalité.

Je n’ai jamais voulu vendre des tapis, ni même des œuvres, mais exercer mon droit à l’humanité. Autrement dit à exister à travers mes actes et bien plus que cela à travers mes décisions,  non pas d’artiste mais d’être humain. Je suis déjà revenu plusieurs fois sur ce sujet, alors comment se fait-il que je me sois laissé emprisonner par le milieu qui est le mien ? Je crois aux rencontres bien plus qu’au relationnel, Jennifer Eymère de Jalouse est une amie, Castelbajac aussi, Ramdane Touhami la personne de qui je suis le plus proche, il est donc normal que j’ai travaillé ou travaille à un moment ou à un autre avec eux, tout comme avec Patricia Dorfmann ou mes potes de la bande Ill-studio ; mon « réseau » ne va pas plus loin.

Alors je tourne en rond : je ne suis pas très doué pour le relationnel. Un ami m’a dit l’autre jour qu’on me proposait rarement du boulot, ou qu’on me jugeait snob, parce qu’on me croyait que j’avais déjà suffisamment de travail et de reconnaissance de mon milieu pour vouloir en envahir d’autres. C’est totalement faux, je n’ai juste pas les connexions, et, aussi stupide cela sonne-t-il, j’imagine que je crois aux branchés, malgré leur connerie élitiste congénitale. Est-ce à dire que je me satisfais de peu ? Peut-être, mais comme je l’ai écrit gentiment dans mon droit de réponse à la marque Edwin, qui avait utilisé mon image sans me demander mon avis : « If you don’t make a choice, the choice makes you », pirouette ultime de l’esclave qui se dit affranchi. Il y a longtemps que j’ai fait le choix de ne plus en faire, de me laisser porter par la vie et voir ce qu’elle aurait à m’apporter justement, d’être libre de toutes contraintes, et de laisser arriver les évidences. L’évidence de notre époque porte le nom de branchitude, est-ce regrettable ? Doit-on considérer notre génération comme celle qui n’a rien inventé d’autre que le droit d’aller plus loin dans le sample, la copie, la réutilisation de ce qui à été, ou celle qui, enfin diffuse et donne une seconde vie à ce qui n’est plus mais n’a pas été oublié ? Et internet ? Et la mondialisation ? Et « la technologie », et si il fallait commencer à parler d’autre chose ?

 

« La présence policière est visible partout. Sur les grands axes encore ouverts à la circulation, des cars de police ont pris position, installant des chicanes et des barrages filtrants. La circulation se fait au ralenti. Des hélicoptères survolent la ville et peuvent ainsi transmettre en temps réel la position exacte des groupuscules de manifestants. Aussitôt qu’un groupe se forme, les forces de l’ordre envoient des renfort pour lui barrer la route et l’encercler ».

 

Cet extrait de texte est issu d’un article sur les manifestations anti-Otan qui ont eu lieu à Strasbourg il y a quelques semaines. J’ai appris depuis que des policiers étaient rentrés chez des particuliers pour les faire enlever les drapeaux « Pace » qui étaient accrochés à leurs fenêtres. Est-on encore dans un état de liberté ? Flics partout, CRS, plan Vigi-pirate, et cagoules noires… C’est à se demander si de telles provocations ne sont pas destinées à renforcer encore le système policier qui a, paraît-il, été “dépassé par les événements”. En regardant les infos ce samedi là, j’avais presque envie de me prendre un billet pour aller à Strasbourg en démordre avec les flics… à ce niveau ça devient presque de la résistance, non ? Le problème de la lutte physique est qu’elle génère une violence que je ne suis pas encore prêt à accepter et que sans doute je n’accepterais jamais, mais en même temps je pense que je ferais partie des gens qui seraient prompt à agir en cas de vraie menace de notre « liberté citoyenne », et je crois que nous nous rapprochons de plus en plus rapidement des univers décrits dans la « science fiction » d’Orwell, Huxley, et Dick…  Que font les jeunes artistes et les intellectuels aujourd’hui, à part porter des Ray-bans et se la pêter dans les bars branchés ? Bien sûr qu’il y a encore des gens qui réfléchissent, mais ou sont-ils ? En continuant mes recherches sur le terrorisme, parallèlement à celles que je fait sur l’art conceptuel (qui, contrairement à sa version contemporaine, était très engagé), je suis tombé sur le manifeste « La société industrielle et son avenir » de Kaczynski allias Unabomber, c’est une autre lecture que je vous conseille (ed Xenia, mais attention si vus recherchez Unabomber sur le net, vous serez certainement fichés). Kaczynski, qui n’a pas hésité à tuer des gens pour le faire publier, et a été condamné à la prison à vie, y parle de notre société technologique et comment cette dernière nous alliène… Quelques extraits ?

 

« Le système se contrefiche de la musique que vous écoutez, des vêtements que vous portez, du dieu que vous priez, dans la mesure ou vous faites des études, obtenez un travail respectable, gravissez les échelons de la société, êtes un parent « responsable », un citoyen non violent et tout le toutim ». « Dans la société moderne, la loyauté d’un individu est réservée avant tout au système et accessoirement à sa communauté, car si la fidélité au groupe l’emportait sur la fidélité au système, de tels groupes prendraient l’avantage sur le système ». « Un thème qui revient constamment dans les écrits consacrés à la critique sociale de la deuxième moitié du XXeme siècle est l’absence de but et de sens à la vie qui opprime de nombreuses personnes dans la société moderne (cette perte de sens est souvent désignée par d’autres termes tels que « vide de sens moral de la classe moyenne », ou « anomie »). Nous pensons que la soi-disant « crise identitaire » est en fait une quête de sens et de but, une volonté d’engagement dans une activité de substitution gratifiante ». « Le concept de « santé mentale » est principalement défini dans notre société comme la capacité d’un individu à se conformer aux besoins du système sans manifester de signes de stress ». « Si le système industriel connaît une phase de déclin, nous devons en profiter pour l’abattre. Si nous transigeons avec lui et si nous lui laissons le temps de se rétablir, il nous dépouillera définitivement de notre liberté ».

« Depuis le début de la civilisation, les sociétés organisées ont du exercer une pression constante sur les êtres humains afin d’optimiser le fonctionnement de la mécanique sociale. Les moyens de pression varient considérablement d’une société à l’autre. Certains sont physiques (restriction alimentaire, travail harassant, pollution environnementale), d’autres sont psychiques (bruit, entassement, modification du comportement humain afin qu’il réponde aux exigences de la société). Autrefois la nature humaine était à peu près constante ou variait seulement dans une étroite fourchette. Par conséquent, les sociétés ne pouvaient contraindre les individus au delà d’une certaine limite. Lorsque cette limite de tolérance était franchie, les choses commençaient à mal tourner et l’on voyait apparaître rébellion, crimes, corruption, refus de travail, dépressions, troubles psychologiques, taux de mortalité élevée, déclin du taux de natalité, et bien d’autres chose encore ; par conséquent, soit cette société tombait en panne, soit elle fonctionnait de plus en plus difficilement et elle était remplacée (de façon progressive, par la conquête, l’usure, ou l’évolution) par une autre forme de société plus efficace. Ainsi, autrefois, la nature humaine imposait certaines limites au développement des sociétés. Les gens pouvaient être contraints jusqu’à un certain point, mais pas au-delà. Mais aujourd’hui, les choses ont changé, car la technologie a le pouvoir de modifier les humains. Imaginez une société qui crée des conditions telles que les gens deviennent profondément malheureux et qui leu fournit ensuite des médicaments pour évacuer leur tristesse. Science-fiction ? Non, c’est ce qui se passe déjà dans une certaine mesure au sein même de notre société ? ».

 

Flippant ? Pas plus qu’autre chose. N’en étant qu’au début du livre je ne sais pas trop ou Kaczynski veut en venir, mais il semblerait que la nécessité d’une révolution contre le système technologique soit évidente pour lui, afin de rétablir le processus de pouvoir et d’auto-accomplissement de l’être humain tel qu’il existe dans son rapport naturel aux choses. Puisque la société pourvoit à nos besoins premiers, il ne nous reste que des activités subsidiaires pour nous accomplir sous peine de succomber à l’ennui et à la dépression. Quand à notre indépendance et à notre autonomie…

 

« Un individu dont le comportement déclenche un conflit avec le système se trouve confronté avec une force d’une telle puissance qu’il ne peut espérer la vaincre ni lui échapper ; il est alors condamné au stress, à la frustration, et à l’échec. Le cours de sa vie sera bien plus aisé s’il accepte de penser et de se comporter selon les exigences du système. Vu sous cet angle, le système agit dans l’intérêt de l’individu en le manipulant pour s’assurer de son conformisme » (le même).

 

Nous savons tous cela. Depuis quelques temps je ne lis que des débuts de livres, car le divertissement reste la base de ma curiosité. Soit je comprends vite, soit je m’ennuie vite, soit je ne suis pas d’accord avec ce qui est écrit ou avec les conclusions que je vois pondre d’une idée qui n’est jamais mieux exprimée que dans les premières phrases d’un futur développement. C’est sans aucun doute une erreur, mais je suis bien un produit de ma génération. Le type qui a écrit « fight club » (Palahniuk) a-t-il lu Kaczynski ? Je ne crois pas, et Ballard ? Et Dantec ? Nous ne sommes pas si stupides que nous en avons l’air. « Rien ne vaut une pensée claire et limpide », mais une telle pensée est-elle possible sans ouvrir la voie royale au totalitarisme ? Que veut-on nous faire croire et à quoi veut-on échapper en courant si vite vers le mur qui nous fait face ? Parfois la lenteur ce n‘est pas mal non plus, l’ennui, la rage et la décadence. Et si le monde s’autodétruit, quelle importance ? Il aura vécu. Le monde, ou nous ? N’avons nous vraiment aucun effet sur ce qui nous entoure ?

 

J’ai cru longtemps, et je crois encore que la solution est individuelle et personnelle, comment agir sur ce qui se passe de l’autre côté du monde alors qu’il y a déjà tant à faire chez soi. Que nous importe que la Corée ai lancé son premier missile longue portée ou que des transatlantiques traversent maintenant le pole nord en y lâchant leurs eaux usées si l’on est pas capable d’aider son voisin en dépression. Tout cela n’est-il que distraction ?

 

Et le cinéma dans tout ça ? « La Vague » est basé sur une expérience réelle, faite en 1969 pendant un cours d’histoire au lycée de Palo Alto, en Californie, au cours de laquelle un professeur démontre à ses élèves, par l’exemple, la facilité avec laquelle un régime totalitaire peut se développer. Le film, tourné en Allemagne aujourd’hui, fait la même démonstration en insistant sur les conséquences catastrophiques que cela peut entrainer, et surtout sur la facilité avec laquelle ce professeur réussit à embrigader ses étudiants. Que ce film ait réussit à rester 6 semaines à l’UGC ciné cité des halles est en soi inquiétant, mais en même temps révélateur d’un véritable intérêt du tout public pour un phénomène de société qui nous rapproche tous les jours un peu plus de « ça ».

 

 

Samedi 4 avril 09.