New York part III

Je suis assis dans un diner sur la sixième, l’avenue des Amériques, au moment ou j’écris ces mots. Le brouhaha n’est pas sans me rappeler les cafés Français. La nourriture est très moyenne, lourde, indigeste, le service un peu désagréable, très « professionnel », pour autant que ce mot ait un sens en Amérique ou tout est tellement formaté. « Do not sit here sir », « More hot water sir », « Here is your note sir ». La pluie tombe à torrent dehors, et, malgré la chaleur, il est impossible de sortir sans se retrouver mouillé de la tête aux pieds, même pour franchir les quelques mètres qui me séparent du bureau du Bicycle film festival, auquel je participe. Je suis un « guest », ce qui veut dire qu’un coin de canapé m’a été réservé et que je possède un passe qui me permet de voir tous les films du festival et m’octroie quelques avantages. Un dîner ce soir, la bouffe et les boissons gratuites hier pendant un concert, et l’affichage de ma position avantageuse d’artiste, réalisateur, média. 

L’organisation est intéressante, presque tous sont passionnés de vélo et travaillent gratuitement ou presque jusqu’à pas d’heure, perturbant le soir et le matin mon sommeil pourtant lourd de décalage horaire, et de fatigue accumulé.

Pensant que je partais aux Etats-Unis pour « ne pas revenir », j’ai accumulé les expositions ces derniers mois. Laisser une trace qui me convienne, une trace un peu en marge de tous les systèmes, entre galerie surbranchée, et lieux d’une autre époque. Je suis très reconnaissant des gens qui m’ont aidé, mais en même temps leur en veux de ne pas me comprendre mieux, du manque de réelles discussions, de référence, d’amour. C’est d’ailleurs pour cela que je voulais partir, refaire ma vie avec une amie de longue date, brièvement découverte dans un sens amoureux, il y a quelques mois. Et le destin, si une telle chose existe, en a décidé autrement. J’ai rencontré quelqu’un et me suis laissé envahir par l’énergie étrange de cette nouvelle personne. J’ai décidé de rester, pour elle et pour moi, et de commencer cette nouvelle vie en France, dans un nouvel appartement. Autant pour mes rêves Américains. J’avais pourtant réservé une partie de mon voyage.

Partir pour revenir, accomplir une exposition de plus, cette fois-ci à côté de Jonas Mekas, Agathe Snow, Benedict Radcliff, mon ami Jacques Ferrand, Martha Cooper, Mike Giant, Peter Sutherland, Scott Campbell, Steve Mac Donald, Andrew Mc Clintock, et tant d’autres. Je suis content de faire partie de cette nouvelle scène internationale liée au vélo, alors que j’étais tellement réticent à être reconnu comme un « skate artist ». Le vélo est un sport / mode de vie / moyen de transport bien plus ouvert que le Skateboard ne l’a jamais été, déjà pour la variété de ses formes, BMX, coursiers, Low Riders, Tall Bikes, Fixed Gear, (…) ; chaque engin véhicule sa culture, ses référents, et ce melting pot en fait quelque chose de très intéressant. L’horizon est large. Le rapport à la rue et à la ville similaire.

Dans le bureau ou les gens travaillent, les piles de vélo ont remplacé les piles de skateboard dans les salons ou nous regardions de vidéos. Nous avons grandit. Beaucoup de « riders » ont commencé leur expérience d’artiste sur une planche pour évoluer vers le deux roues. Beaucoup n’ont pas abandonné leur première passion qu’ils pratiquent de concert. Comme une grande famille qui étend ses ramifications à travers le monde entier. Autant il était impossible d’être un ancien roller quand on faisait du skate, ou d’écouter du punk pendant la période hip-hop, autant il est ici respecté et envié d’avoir un passé, quel qu’il soit. Le vélo est multiple. Je suis conquis.

La pluie tombe, le brouhaha enfle, le restaurant se rempli, et je sent que je prend une place qui n’est pas la mienne, à travailler, alors que tout le monde mange autour de moi. J’ai peur d’un faux geste qui ferait tomber du jus d’orange, du thé ou de l’eau sur mon ordinateur. Des gens entrent, sortent, l’endroit n’est pas très grand, juste à la sortie de la station de métro de la 14 ème rue, non loin de union square ou j’ai appris à parler Anglais.

C’était une autre époque, j’étais marié, amoureux, je dépensais sans compter le maigre héritage de mon père, récemment décédé, avec un peu de culpabilité, et beaucoup de plaisir. Ma femme travaillait, et je passais le plus clair de mon temps à le perdre, comme je continue de le faire avec application. Dix ans plus tard, cette dernière me décrit toujours comme immature et refuse de voir le plaisir et la difficulté que peuvent procurer une telle vie. La future bataille pour les 500 euros de loyer que je devrais payer avec ma nouvelle copine lui fait penser à Virginia Woolf qui devait se battre pour 500 livres à une époque pour se sentir écrivain. Elle se sent adulte à côté de moi et me décrit son quotidien : le réveil à 5h du matin, les cours (elle est devenue professeur de Français), aller chercher sa fille à l’école, sa relation avec son nouveau mari qui, comme moi, lui dit qu’elle aurait fait une extrêmement bonne philosophe. Mais elle est heureuse comme ça. Elle n’aimait pas la façon dont notre relation passée nous aspirait l’un dans l’autre sans nous laisser d’espace réciproque pour exister. Elle me met en garde pour ma nouvelle relation, et je l’écoute religieusement, tachant de séparer le vrai du faux, et de savoir à quel point je suis d’accord avec elle et à quel point je pense qu’elle se trompe.

Nous parlons des grands artistes, de « ce porc de Miller », d’Anaïs Nin, de l’échange et du partage dans le couple. Du support mutuel et des limites qu’il faut poser pour que cela marche. Nos erreurs, mes erreurs. Forcément je me demande à quel point j’ai échoué, et je ne voit nulle faute dans mes agissement passés. Je suis devenu artiste, elle est devenue professeur. J’ai toujours été artiste, mais en même temps je le suis devenu grâce à elle. J’aurais tellement aimé lui donner la même chose, mais cela m’aurait sans doute octroyé un pouvoir sur elle qu’elle n’aurait jamais accepté. Il me semble qu’elle n’a jamais dépassé ce stade. Elle me dit que je l’irrite. Je me demande si nous avons autre chose à nous dire. Parler de la pluie et du beau temps, de la situation en Israël, de nos engagements réciproques, pourquoi pas. Les années qui passent feront-elles de nous des amis quand tout semble indiquer que ni l’un ni l’autre ne respectons nos choix réciproques. Ceux qui nous ont séparés, ou plutôt ceux qui ont fait qu’elle décida un jour de me quitter.

Toutes ces choses tournent dans ma tête, alors que je suis assis dans ce café, qui n’est pas un café, à New York, et que la pluie tombe à torrent.

Pourquoi suis-je tellement incapable de cesser d’archiver mon quotidien, tous mes quotidiens ? Parler toujours de la même chose, encore et encore. Ce que je ne peux m’empêcher de considérer comme du génie et qui n’est peut-être que maladie.

Mon ex femme m’a dit quelque chose de juste cela dit, qu’il fallait séparer les choses, se garder un espace à soi, laisser respirer l’autre. Ne pas l’absorber.

Je suis tellement amoureux de ma nouvelle copine, et elle me manque tant. Pourquoi cette envie de construire à nouveau ? Est-ce l’âge ? Et n’ais-je pas toujours eu envie de construire. Oui, car j’ai toujours pensé pouvoir être fort pour deux, et cette fois-ci j’ai juste l’impression que nous pouvons être fort à deux, ce qui change beaucoup de choses.

Jessica est intelligente, talentueuse, il y a une force en elle qui fait plus que me séduire et me conquis entièrement. Séparer les choses, pourquoi séparer les choses ? Et pourquoi ne pas se battre pour ce en quoi l’on croit, jusqu’au bout, « comme ma mère ».

Maryse Lucas qui avait écrit sur sa porte : « Bienvenue à l’impasse de la lucidité, les monologues de la solitude », sur sa porte, au marqueur, juste avant de mourir, à 70 ans, comme elle l’avait toujours dit. La légende, ce que je veux qu’il reste d’elle, la force de son choix. Quel choix ? Pour quelle réaction au monde qui nous entoure ? « When the legend become facts, print the legend ». Ce que les vies racontent. Ce que nous voulons qu’elles racontent. L’art = la vie. Combien de fois ais-je écrit cette petite équation dans mes carnets de jeune homme. Et là, tout de suite, l’idée d’une pièce de théâtre, un nouveau texte inspiré par « La dernière bande » de Beckett.

« Un homme est assis dans une pièce obscure, face au public, derrière un bureau. Une lumière pend du plafond. Il relit des textes qu’il a écrit plus jeune, une pile de papier. 3300 pages de souvenirs, d’archivage du quotidien. L’homme commente ces textes, revient sur ce qu’il a vécu. Cet homme c’est moi, mais c’est aussi mes amis, des acteurs, tout ceux qui, pour un instant, voudraient prendre ma place, lire mes textes, et les commenter comme si c’était eux qui les avaient écrit ».

Le serveur passe à côté de moi, me débarrasse : « Thank you sir ». Il voudrait que je parte, je me sent obligé de commander un café, l’un de ses horribles cafés américains. Pourquoi aimais-je tant cet endroit, pourtant parfaitement inhospitalier ? La pluie qui continue de tomber. L’agitation, le service du midi. « Le manuscrit trouvé à Saragosse » de Potocki et le magazine « Interview » dans le sac de coursier que l’on m’a prêté et sur lequel d’autres serveurs butent… Ma pompe à vélo et ma chambre à air. Mon ordinateur posé sur la table. Ma copine au téléphone qui me dit qu’elle a cassé son disque dur, perdu toutes ses informations. Quelques années de vie, de mémoire externe. Je pense à internet, à tous ces réseaux qui nous lient, à ce qui lie tous les hommes, à la révolution des moyens de communication, à la façon dont tous ces nouveaux objets ont des durées de vie qui ne dépassent généralement pas les deux ans, ne sont plus réparés, coûtent une fortune.

« C’est qu’il faut être riche pour être libre aujourd’hui », disait Maryse. Cette illusion de liberté que l’on nous fait payer au prix le plus cher. La mer, le soleil, une maison. La calamité des machines quelque part entre « Terminator », « Matrix » et « Blade Runner », Dick, Orwell, et Huxley, Dantec peut-être, Lolitta Pille, et Ballard. Je ne comprend pas comment on peut ne pas s’intéresser à la science fiction et aux films grand public, ils disent tant sur me monde, et à quoi servent les livres si ce n’est à connaître le monde ; les différentes façon de penser, cumuler les expériences de vies sans bouger. Tout ce savoir figé pour l’éternité, nos erreurs comme nos succès. « La vitesse immobile ».

Le café est vraiment dégueulasse mais l’endroit se désempli, le « rush hour » vient de passer. J’aimerais bien me trouver un autre endroit pour lire un peu. Il est presque deux heures de l’après-midi et aujourd’hui je voulais acheter des pièces de vélo. Dépenser un peu d’argent mais pas pour me sentir libre, ni bien, ni par nécessité, juste par plaisir, sauf que ça ne me fait jamais vraiment plaisir. Avoir le plus beau vélo du monde. Les bons moyeux, les bonnes roues, le bon rapport, le bon cadre, la bonne fourche, le bon jeu de direction, le bon guidon, la bonne potence, les bonnes gentes, la bonne selle, la bonne tige de selle, les bonnes chambres à air, les bons pneus, le bon rayonnage, le bon pédalier, la bonne chaine et la bonne couronne de chaine, les bons pignons fixes… Mais pas de freins, non pas de freins.

Tellement de notre temps.

Foutu temps d’ailleurs.

Magnifique comme tout ce qu’on aime.

Artus.