New York BFF

L’homme se réveille doucement sur un canapé, à New York. La veille, il s’est endormi, écrasé de sommeil, alors que les gens travaillaient encore dans le bureau où on lui avait permit de rester. L’homme devenu artiste, se demande un peu ce qu’il fait là, il revient sur les deniers événements de sa vie.

La rupture avec son ex-copine après une longue histoire mouvementée entre la chine et Paris, le voyage à Tanger, une première projection du film hommage à sa mère décédée deux années plus tôt, la rencontre d’une jolie fille, leur installation dans une belle histoire de couple puis la rupture qui se passe mal parce qu’il a décidé qu’il en aimait une autre, loin, aux États-Unis, et d’en faire un autre film.

L’abandon de ce film, la dispute avec le coréalisateur et ami, le projet d’un troisième film, de plus en plus d’illustrations et de dessins à droite et à gauche, la première campagne publicitaire, l’impression de vendre son âme et toujours l’envie de partir vivre cette aventure avec cette américaine, se réinventer une vie, recommencer quelque chose, faire des enfants.

Préparer deux expositions qui soient la somme d’une nouvelle époque de sa vie, juste entre maintenant et demain. “Wherever you go you already are”, écrit de façon malhabile sur le grip de son skateboard.

Puis une autre amie dont la sœur a été assassinée qui lui propose un voyage à travers la France pour se délivrer du poids du procès en appel qui vient d’avoir lieu. Les paysages magnifiques qui s’étalent à l’infini, les hauts plateaux, la sublime beauté de ce pays qu’il veut quitter et auquel il souhaite rendre un dernier hommage, les photos, la complicité, et les tatouages qui marquent la fin d’un périple inoubliable : “Chance et Destin”. Ce destin qu’il croit être le centre de son travail, de son œuvre, son vécu qu’il expulse depuis des années à travers son art qui est aussi sa vie.

Le retour à Paris. La perte d’un enfant et les insultes répétées qui fatiguent et perturbent, les amis qui ne comprennent pas, les faux pas et les erreurs, le travail, le travail, le travail. Les listes, une nouvelle expo qui se prépare, celle ou il a décidé de déchirer ses œuvres, nu, sans savoir vraiment pourquoi, pour marquer son refus de sa la société marchande sans doute, en rapport avec le monde dans lequel il évolue, collant au plus près d’une époque qu’il est loin d’accepter.

D’un côté l’institutionnel et de l’autre cette fange de la population branchée qui croit tout savoir, tout connaître et tout posséder, alors qu’elle n’est qu’un autre mouvement “underground” surmédiatisé qui n’intéresse qu’une très faible partie de la population mais influence grandement tout les autres. Ce groupe qui est en train de s’approprier ce qui fait sa force et son authenticité : sa différence et son déni, au moment ou ses dessins commencent à lui rapporter plus d’argent qu’il n’en a jamais eu avec le reste de son travail. 

Et la nouvelle rencontre d’une femme qui s’impose progressivement comme une évidence, la force d’un amour en train de naître, et encore la jalousie des ex, l’incompréhension des amis, les critiques sur tout ce que l’homme est, ce qu’il fait, alors qu’il est en train de devenir une icône du petit monde Parisien qu’il rêvait de quitter. Il faut avancer, coûte que coûte, continuer de suivre l’instinct, exposer dans deux nouveaux endroits à la fois “fermer la galerie pendant son exposition”, dans l’un des deux, et dans l’autre, installer une cabane de “clochard”, dans un magasin de luxe, en face d’une vidéo de pignon fixe. Personne ne décrypte vraiment le pourquoi du comment mais certains sont sensibles.

Dans la cabane on peut voir 3278 pages de textes, près de 3000 citations de films recopiés sur des post-it, plusieurs tableaux, dont “Empathie”, et une encyclopédie en train de pourrir à côté d’un lit et d’une table défoncée. Le lit où dormait ma mère, et la table de mon enfance. 

Pas une vente si ce n’est quelques catalogues et la question qui revient sans cesse : pourquoi, pourquoi, pourquoi. Pourquoi l’argent doit-il tout valider, pourquoi faut-il absolument être politique dans ces choix d’exposition, de lieu, et de réseau, pourquoi même l’authenticité la plus pure ne peut être respectée quand elle n’est pas validée par une certaine intelligencia, qu’elle soit branchée ou institutionnelle ? Et si ce que je cherchais n’avait à voir ni avec l’un, ni avec l’autre ? Aujourd’hui à New York, en train de penser à ma nouvelle copine, la femme que j’aime comme j’ai rarement aimé, restée à Paris.

Et si moi je savais, pourquoi je fais les choses, pourquoi j’agis comme j’agis, pourquoi je me soucie si peu du regard des autres même si j’en souffre parfois. Avec mes lunettes de branchés, mon skateboard et mon vélo à pignon fixe, à New York, ou je participe à un festival ou je vais montrer le film hommage à ma mère coréalisé avec un ami, et quelques nouveaux dessins, mais surtout prendre plaisir à vivre, cumuler les nouvelles expériences, sans me soucier plus que mesure sur ce qu’elles pourraient me rapporter, financièrement, et en terme de contacts professionnels. Vivre est déjà tellement magnifique. L’arrivée sur New York en avion, la chaleur de l’air, les nouvelles rencontres…

Jessica me manque, c’est en ce moment l’événement le plus important de ma vie, quand à l’œuvre, laissons l’œuvre se dessiner seule, comme elle l’a toujours fait, rien ne me paraît plus sain, et pour le reste…

Chaque chose en son temps n’est ce pas…