Jessica

 

Assis dans mon salon, je ressasse. J’essaye d’écrire encore et encore mon quotidien sans savoir ni pourquoi, ni réellement comment. J’écris. Devant moi une porte grande ouverte sur une cour intérieure remplie d’arbres de tout genres et espèces. Un petit Paradis au cœur de Pigalle, dans la rue à putes et à travestis, juste à côté des bars de charme et des salons de massage thaï. Juste à côté du mc Do et des cars de touristes. Mon chat miaule, il a faim, et Jessica est partie faire sa vie. J’avais envie d’aller au musée du quai Branly avec elle, mais elle a décidé qu’aujourd’hui serait une journée sans. Nous passons trop de temps ensemble, à tel point que nous nous demandons si c’est une bonne idée de partir en vacances ensemble. Un mois au Maroc dans la grande maison de Ramdane. Après avoir parlé de ma « misérable » vie dans mon 15m2 carré, me voilà dans un espace si grand que je m’y perds avec des voyages à l’étranger et de l’argent sur mon compte en banque, une copine et des projets communs malgré les petites disputes et réorganisations des débuts.

Hier, j’ai construit une table avec des morceaux de bois récupérés par l’un de nos colocataires. J’ai vernis, poncé, assemblé. La table sent bon l’encaustique, elle aussi est très grande. L’odeur me fait penser à Jasper Johns et au pop art, à ce spectacle que j’ai été voir avec ma nouvelle copine, à Saint Eustache, ou ils passaient « 13 most beautiful » portraits de Warhol sur un écran géant tendu au cœur de l’église. Un spectacle très impressionnant que je n’aurais pas été voir seul.

Hier aussi, nous avons mangé avec l’un de ses amis, son petit frère comme elle l’appelle, qui se destine à une carrière de curator d’exposition. Alors qu’ils parlaient de la biennale de Venise et des gens qu’ils y avaient rencontrés, je me disais que j’étais tout bonnement incapable de voir les gens pour des raisons uniquement professionnelles et que ma carrière, par voie de fait, était mal engagée. Mais en même temps, je réalisais que rien n’était plus moi que ce déni et à quel point cela me peinait que l’on me croit connecté parce que trois au moins de mes amis font partie de l’un de ces réseaux qui « gouvernent le monde », des leaders d’opinion comme on les nomme. Gouverner le monde ne m’a jamais intéressé. Être heureux, vivre, écouter de la musique, manger, faire du vélo ou du skateboard, voyager, me laisser porter par le hasard.  Dans ses entretiens quelqu’un dit à Warhol qu’il « subissait sa vie », lui répond qu’il aime beaucoup cette idée. Je ne sais pas si j’aime l’idée de choisir ma vie puisque je pense par ailleurs ne jamais rien faire que je n’ai pas envie de faire.

L’autre jour, en revenant aux sources de mes décisions d’artiste j’écrivais :

- Qu’est ce qu’un artiste ?

- Quelqu’un qui poursuit toute sa vie sa vérité intérieure.

- L’art ?

- Donner forme à l’espace qui nous sépare.

- L’art posthume ?

- La trace brutale d’un vécu.

- La vérité ?

- Se connaître soi avant d’aller vers les autres.

- La sincérité ?

- Aller vers les autres pour se connaître soi.

- L’éthique ?

- Vivre ses croyances.

- La morale ?

- Vivre les croyances d’autrui.

- La pratique de l’art ?

- Intégrité, vérité, rien n’est gratuit, le risque.

- L’œuvre ?

- Entre.

Il y a ce bouillonnement en moi, cette volonté parfaite que je n’arrive pas à taire. L’archivage du quotidien.

Avant hier, j’étais tellement fier d’avoir jeté des papiers qui traînaient au fond de ma poche, et de ne pas les archiver comme je le fait d’habitude dans l’une de mes fameuses boites, que je me suis demandé si mon comportement artistique n’était pas la forme la plus sage donné à une forme de folie. Comme ces clochards qui ramassent nos rebuts dans la rue et les conservent dans l’idée de leur donner une nouvelle vie. S’identifiant sans doute à ces déchets comme d’autres à leurs souvenirs.

Sur un site internet un inconnu a pris partie contre moi et a écrit que je n’avais jamais eu de gros soucis et que je n’ai jamais vraiment travaillé, comme une insulte. Il se trouve que le fondement de mon travail se trouve justement en relation directe avec ce que j’ai pu vivre dans mon passé, avec le milieu « coolos » d’une époque à laquelle peu de puristes ont survécu, et avec la philosophie de Guy Debord que ma mère a tenté d’appliquer toute sa vie (« ne travaillez jamais »). Comment être un enfant des années soixante dix (et pas 80), et vivre aujourd’hui. Comment accepter « ce monde qui nous détruit » (graffiti sur le mur en bas de chez moi). Je sais, je me répète, encore et encore et encore, et me lire ne sert pas à grand chose. D’après mes proches, c’est déjà incroyable si vous en êtes arrivés ici. Chaque texte que je commence est à reprendre à zéro. Dès les premières lignes on sait déjà de quoi je vais parler, aucune surprise, le quotidien est le quotidien et les références toujours plus ou moins les mêmes. Comment en changer. Comment changer de vie. Et surtout le veut-on ?

Dans la biographie de Laurent Fignon, le dernier ouvrage qui m’a intéressé, j’ai noté un certain nombre de phrases que je vais citer ici dans l’ordre de ma lecture :

« Il faut comprendre pour juger, mais comment juger quand on a compris ? Je ne saurais dire où j’ai entendu ces mots. Sans doute dans la bouche d’un juriste. Ou celle d’un avocat. En tout les cas de quelqu’un qui a réfléchi à la complexité de la vie. »

« À l’image d’un spectacle qui n’est rien s’il n’est pas partagé, un physique en pleine croissance qui tend vers la perfection et l’énergie la plus impressionnante ne sont rien s’ils ne fusionnent avec l’esprit. Parfois certaines manifestations de son corps ne correspondent pas au silence qu’il impose. On peut souffrir en secret comme on peut jouir de sa domination absolue sans le moindre cri. »

« C’était l’époque ou je méditais souvent sur l’une des plus étonnantes phrases de Jacques Anquetil : « Si tu ne fais que vaincre, tu as ton nom dans les statistiques. Si tu convainc, tu entre dans le livre de l’imaginaire ». »

« L’heure était arrivée. Les vainqueurs allaient incessamment s’effacer derrière les gagneurs. Nous étions les inventeurs d’un système qui offrait aux sportifs les pleins pouvoirs : nous en étions les victimes. »

« (…) j’ai lu des pages de René Char. « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». »

« Il ne faut jamais repousser un geste symbolique quand il se présente, même dans l’infinie tristesse. Sinon, ensuite, on court toujours après, on cherche comparaison ou réparation, comme un supplément d’âme, éternelle course contre la montre. Et les contre la montre ça nous connaît nous autres les cyclistes : on les dispute en solitaire… »

Le cyclisme, le pignon fixe, Paris, la rue, le skateboard, déraper entre les voitures à la limite du point de chute, sentir le danger, avoir été un champion, le roller, voler dans les airs, tout oublier pour n’avoir plus en tête que la figure, la position du corps, l’exploit.

Puis un livre de Ballard sur « les conséquences extrêmes de la logique ultra sécuritaire », « Sauvagerie », daté de 1988. Et Warhol donc à St Eustache, allongé par terre avec Jessica, les yeux rivés à l’écran, puis au plafond de la cathédrale, à 33 mètres de nous, main dans la main, saisi par l’émotion et la musique de Dean and Britta. L’émotion. Les influences.

Y a t-il de mauvaises lectures, de mauvais spectacles ? Plein, ceux qui ne savent pas nous saisir. Je crois mon art capable de saisir, mais je sais aussi qu’il est temps que je me réinvente, mais pour aller ou, faire quoi ? Devenir célèbre ? Dans « Bronson », le prisonnier le plus dangereux d’Angleterre on peut entendre : « L’ambition est la vertu des grand hommes ». L’ambition, la prétention, la dignité et l’humilité, l’ennui qui me saisi parfois, l’envie de dormir, m’allonger, fermer les yeux. D’où me vient cette impression d’avoir quelque chose à dire qui concerne tous les hommes et ce ton qui est le mien, cette certitude de ne jamais faire un faux pas, ou plutôt de ne jamais aller à l’encontre de ce qui me fait moi. Mais le regard qui juge des proches comme des lointains, qui s’inquiète et qui remet en question. Mon regard sur moi même. Toutes ces lectures.

Un ami doit me rendre visite. Faim.

La table sur laquelle j’écris est magnifique. L’appartement dans lequel je travaille maintenant grandiose, et j’aime à nouveau. Que demander de plus ?

Tout… ou rien ?

Jusqu’au bout. Toujours.