Joseph

Matin, réveil tranquille dans un nouvel appartement. L’homme ouvre doucement les yeux sur la magnifique femme qui sort de la douche, son chat endormi à côté de lui. L’espace est vaste, différent de son habitude. Il s’est enfin passé quelque chose, une singularité qu’il n’attendait plus, et même si l’homme avait tout fait pour que sa vie change, ainsi, brusquement, il n’avait aucune idée qu’un tel changement se passerait dans son propre pays. Il avait décidé de partir, puis, après une nouvelle rencontre, choisi de rester. La femme porte une robe beige en accord avec les couleurs passées de leur grande chambre d’une quarantaine de mètre carrés. Elle se sent un peu malade et vient se recoucher dans le lit posé à même le sol, recouvert de raphia. L’homme et la femme ont décidé de laisser l’endroit le plus dénudé possible, une table, quelques livres, deux grandes fenêtres et un immense dressing suffiront à leur bonheur, dans cet appartement en collocation dont la pièce principale doit presque atteindre les 130 m2. Posséder un tel logement, dans Paris, même à Pigalle, est une chance que ni l’homme ni la femme ne pouvaient laisser passer, et ils ont donc décidé de s’installer après seulement quelques journées passées ensemble, confiant dans le devenir étrange de leur amour naissant. Cette histoire ne sera peut-être pas simplement un histoire, mais une vie partagée jusqu’au bout, c’est tout du moins ainsi que l’homme envisage leur futur. Lui a presque quarante ans et rêve de faire des enfants depuis quelques années déjà, elle en a vingt six et est peut-être un peu jeune pour ce genre de décision, mais qu’importe, ils se sentent bien et cela suffit pour le moment. L’homme est bien décidé à conquérir la femme toute entière et lui dit souvent. Elle lui sourie et rie, charmée par ce personnage particulier qui se jette dans cette nouvelle aventure à corps perdu, comme il le fait souvent, mais cette fois-ci avec plus d’envie que lors de ces dernières aventures passées…

L’homme écoute les cloches désaccordées de l’église sonner la messe du dimanche, la semaine ce sont les enfants qui le réveillent à cause de la proximité d’une école dont les bruits résonnent jusque dans leur cour.

L’homme aime ce bruit, cette nouvelle tonalité qui n’est pas sans lui rappeler New-York, va savoir pourquoi, sans doute à cause de la richesse d’un environnement différent, comme il y a longtemps qu’il n’en avait exploré.

Une guitare offerte à sa copine par un travesti du quartier trône négligemment à côté d’une peinture de Joseph, l’artiste du marais, mort célèbre dans sa misère du côté de la rue du roi de Sicile dont il squattait le trottoir. L’homme est content d’avoir cette œuvre accrochée à son mur, même si elle représente une époque de l’artiste qu’il n’est pas sur d’aimer. Elle représente pour lui un engagement empreint de ce faire qui ne se satisfait d’aucune concession, marque s’il en est des grandes destinées, celles qui illuminent par leur exemple la vie des autres hommes.

L’homme est content d’avoir enfin quitté son quartier précédent, car avec la mort de Joseph, de sa mère, et le départ des pauvres et autres marginaux qui vivaient non loin de chez lui, le marais avait perdu à ses yeux toute son âme. D’une certaine manière ce sont les bobos, des gens un peu comme lui, qui les ont chassés à cause d’une hausse déraisonnable du niveau de vie et la fermeture de leur endroits favoris, vite remplacés par des magasins de luxe et autres bars branchés.

Pigalle, niché entre le quartier des abbesses, lui aussi en voie de boboisation, et la très chic rue des Martyrs, garde cette tonalité populaire qui n’est pas sans lui déplaire… Sex shops et car de touristes, le mélange salvateur permet à l’homme de respirer à nouveau, de se sentir revivre.

Une femme qui l’aime endormie dans son lit.

Un vélo à pignon fixe rangé dans son salon.

Et un ordinateur pour taper ces mots.