Rebel without a cause

Paris 1986. J’ai 16 ans quand je vois des noirs se grouper autour d’un ring improvisé au Trocadéro, sur l’esplanade des droits de l’homme. On me dit de rester ou je suis, niché sur un coin de fenêtre. Des CRS arrivent, les touristes sont invités à ne pas dépasser les barrières anti-manifestation. Un black se rapproche d’un CRS : « Si vous bougez, on retrouve vos familles et on les nique ». Le CRS se tait, il attend ses ordres. Il s’agit d’un combat entre les Red Dragons et les Black Panthers, ou un truc du genre. Un règlement de compte à la loyale entre deux bandes rivales et leurs champions. Des noirs partout. Le combat commence. Les flics n’interviendront pas. « Effusion de violence nègre » civilisée. Baston, dispersion. 30 minutes au maximum. Je redescends de ma fenêtre en me demandant comment je vais raconter ça aux copains.

Beauvais 1986. Tandis que nous fuyons en voiture une cité ou nous sommes allés faire du skate, un pote saisi la main armé d’un bâton qu’une caillera brandi dans notre direction, pour le trainer sur quelques mètres sur la route avant qu’il ne s’explose par terre. Des mois d’embrouilles avec une bande qui nous cherche « pour nous défoncer la gueule ». Un ami Parisien descend à Beauvais pour nous défendre et nous donner un coup de main en cas d’embrouille, ce qui ne tarde pas. Je suis avec lui sur un pont quand trois mecs nous entourent avec des cutters. En moins de temps qu’il ne faut le dire, mon ami, qui a le bras cassé suite à d’autres bagarres, balance sont plâtre dans la tronche d’un gars, un coup de roller dans les couilles du deuxième, et s’appuie sur la rambarde pour envoyer dans le même mouvement son pied dans la gueule du troisième. Bizarrement, la fin de nos embrouilles avec la cité. Quelques jours plus tard les flics m’arrêtent par surprise, après une course poursuite infructueuse en roller dans la ville, et me font faire trois fois l’aller retour dans l’artère principale, portière ouverte, pour bien montrer « leur prise ». Je leur avais fait un doigt accroché à une voiture.

Paris 1987. Un ami vole à l’arrachée les képis des flics et en fait la collection, tandis que je tag les cars de CRS en mouvement et prend un plaisir infini à me faire poursuivre dans les rues de Paris, en roller comme lui, sans jamais me faire attraper.  C’est l’époque des fugues et des squatts, des vols à la tire et du bac. Le jour des résultats mon père donne dix francs à ma belle-mère devant moi, sans rien dire. Il avait parié que je ne l’aurais pas. J’ai 17 ans.

Beauvais 1988. Le jour de mes 18 ans ma belle-mère pose une clef sur la table de la cuisine, mes parents m’ont loué une chambre dans le foyer Sonacotra de la ZUP Beauvais ou les jeunes racailles expulsées de la grande banlieue Parisienne ont leurs habitudes. Un rebeu me glisse un cutter sous la gorge et m’informe qu’il va dorénavant habiter avec moi, dans mon nouvel appartement de 9m2. Les flics ne peuvent rien faire sauf me conseiller de déménager, le garçon a ses entrées dans le grand banditisme. Je demande à un pote des Black Panthers de le virer. Chose dite chose faite, malheureusement ce dernier décide à son tour de squatter le sol de ma chambre : « je lui dois bien ça ». Mais au moins il ne me rackettera pas. Je déménage et le retrouve quelques années plus tard maître chien dans le RER. La peur que je ressens ne l’empêche pas de me faire des excuses : « il était jeune ».

Paris 1988. Je suis en train de faire du skateboard quand des skins décident de faire une descente sur la place des innocents, au forum des halles. Armés de bâtes de baseball et de gourdins en bois ils frappent tout ce qui dépasse sans discrimination, et disparaissent au bout de trente secondes. Les CRS les suivent à trente mètres, sans intervenir. J’ai échappé de justesse à la bastonnade. Les scores du front national sont en hausse.

Paris 1990. Alors que je passe le plus clair de mon temps à tenter d’échapper à des punks qui, pour une raison obscure, ont décidé de me péter la gueule à Angoulême, Mandela libéré vient déposer une gerbe de fleur sur l’esplanade des droits de l’homme à Paris ou j’ai passé mon adolescence ; il est donc normal que je veuilles voir l’évènement de mes yeux. Dans mon souvenir le Trocadéro était à moitié désert et la pluie au rendez-vous, mais alors pourquoi cette vue d’hélicoptère à la télé d’une place noire de monde sous un soleil resplendissant ?