Consumérisme

Je pars après-demain en Inde, dans le Ladakh, pour faire un reportage photo pour le Elle, et j’ai évidemment des tonnes de choses à faire que je ne fais pas, ou dans le désordre. Retour de vacances comme n’importe quel mec qui travaille. Une expo chez Citadium, un projet de livre, de jaquette de CD, une restauration d’œuvre à organiser, des dessins notamment pour un mécénat de chirurgie cardiaque avec la crème des branchouilles, un journal interne d’agence de pub, bref que des choses très excitantes qui me donnent de plus en plus l’impression d’être devenu un graphiste branché de plus, et n’ont pas grand chose à voir avec ce devenir artiste que je revendique comme mien depuis des années : « c’est qu’il faut bien vivre voyez-vous ».

Cela dit le projet Citadium, s’il est bien réalisé, est très intéressant puisque je me propose de vivre caché dans un stand à tee-shirt, pendant 15 jours, presque entièrement coupé du monde extérieur, face au tableau consumérisme. Il fallait bien que je dérape à un moment ou à un autre. Il y a quelques temps j’étais tombé sur le livre souple sur l’art conceptuel aux éditions Phaedon, et il m’avait retourné la tête. L’engagement politique des artistes y était très fort. Adrian Piper, Chris Burden, et je me demande sans cesse comment reproduire cet engagement aujourd’hui, dans une société qui récupère absolument tout.

J’ai aussi lu dernièrement les livres de Ziegler « La haine de l’occident » et de Naomi Klein « No logo » et « La stratégie du choc » qui m’ont profondément marqués. Autant j’ai du mal a m’intéresser aux journaux, autant le travail journalistique ou économiste d’enquête commence à me passionner. Tout simplement parce que ma confiance est renforcé par le temps qui est passé entre « l’information », et la façon dont elle a été digérée. De plus nous somme face à un avis subjectif, très loin de cette objectivité illusoire qui caractérise si bien la grande presse.

Comment réinsérer de tels ouvrages dans ma pratique artistique ? Comment ceux-ci m’influencent-ils ? Et toujours cette passion pour le mauvais cinéma, les phrases, la nouvelle religion de l’homme moderne. Vivre sans. Couper son téléphone. Se retirer du monde dans le monde, et rendre visible cette action.

« Consumérisme »

Un homme vit et dort caché dans un stand

quelque part dans le magasin, pendant 15 jours

Installation - Performance

Du 15 au 30 octobre 2009

Artus

« Il y a un moment ou les idées cessent d’être bonnes pour  être juste nécessaires. C’est le moment ou la perte de sens devient la plus évidente, et parfois aussi la plus intéressante, socialement, artistiquement, et humainement ». Artus.

Parallèlement à ses expositions en galerie, l’artiste Artus de Lavilléon – connu pour ses dessins en noir et blanc et ses collaborations avec des marques (Levi’s, Yves Saint Laurent, Sony, Jean Charles de Castelbajac, Lazy Dog, Corinne Cobson, …) – a au cours des années passées, réalisé un certain nombre de performances et d’installations dans des boutiques ou des lieux dont l’activité n’était pas dédiée à l’art.

Sa performance la plus remarquée s’est déroulée dans les vitrines du Printemps à la rentrée 2000, dans le cadre de l’exposition « Excentriques », où Artus vécut durant une quinzaine de jours devant une foule curieuse, un peu avant que le phénomène de télé-réalité n’envahisse nos petits écrans.

Pour l’Espace de Sabrina Rasoloniaina (sur une invitation de Manuel Angot), il propose de vivre caché pendant les heures d’ouverture, dans une boite fermée de dimension humaine (0,90 x 0,90 x 2m), entièrement habillé de blanc, non loin d’un tableau où l’on peut lire le mot « Consumérisme ».

Bien que la mention « Un homme vit et dort caché dans un stand quelque part dans le magasin, pendant 15 jours » soit écrite sur la vitrine, rien n’indique dans le magasin de quel stand il s’agit.

Son idée: vivre de rien et sans rien pendant la durée de l’exposition, et se couper du monde sans qu’aucun stimuli extérieur (téléphone portable, livres, films…) ne vienne troubler sa méditation à l’exception de la presse écrite du jour.

De façon à ne pas interrompre sa performance, une boite du même type sera installée à son domicile, équipée uniquement d’une table, d’une chaise, et d’une machine à écrire sur laquelle chaque soir Artus consignera ses impressions et ses souvenirs.

Comme Artus a coutume de le faire dans son travail, dont l’un des principes consiste à archiver le quotidien et à créer les situations qui le subliment, cette performance montre comment l’artiste s’inscrit aujourd’hui dans le monde pour en être le témoin privilégié.

Ainsi, pour lui, l’artiste n’est plus celui qui crée mais celui qui s’approprie des évidences, et sa soumission face à un monde de plus en plus régit par le consumérisme, se verra dépassée par sa capacité à le réinventer.

« Quand il y a presque dix ans, je me suis installé dans les vitrines du Printemps pour parler du phénomène de télé-réalité qui s’apprêtait à envahir le petit écran, et nos vies, j’ai choisi de le faire devant la peinture « pornographie », et ai écrit : « la pornographie, c’est ce qu’on fait des choses ». Aujourd’hui, cette pornographie est devenue notre quotidien, et la quête de reconnaissance n’a jamais été aussi grande. Lorsque Emmanuel Angot m’a proposé d’exposer des œuvres chez Citadium, j’ai choisi de montrer le décalage qu’il existe entre l’artiste qui a besoin de vivre de son travail, et la force de récupération de la société qui fait que « plus rien n’a de sens puisque tout est un produit », contre culture comprise. Mon projet était d’installer une cabane de clochard ou sein du stand de mon ami et d’y vivre, mais je suis vite revenu sur cette première idée, trop visible, trop évidente, difficilement vendable, pour décider de dormir dans un présentoir, à tee-shirt, bijoux, sacs…, pendant la quinzaine de jours que durerait ma performance. De me rendre invisible, non loin d’une peinture où il serait écrit « consumérisme » en larges lettres blanches sur fond rouge. Puis, le soir, de rentrer chez moi, où une cabane du même genre aura été installé, et d’y travailler, coupé du monde extérieur, sans accès à aucune technologie, sauf une machine à écrire et du papier. Ni téléphone portable, ni livres, ni films, ne venant me perturber, juste le journal acheté en costume blanc sur le chemin de ma boite.

Il y a quelques temps ma mère est morte chez elle après avoir écrit sur sa porte « bienvenue à l’impasse de la lucidité ». À la fin d’une vie bien remplie, et déçue par le monde, Maryse Lucas s’était clochardisée chez elle, et a fini ses jours, sans sortir, entourée de marginaux  qui, comme elle, étaient rongés par leur incapacité à changer les choses. Je crois que l’on peut changer les choses. A l’instar de l’art conceptuel des années 70 (Chris Burden, Adrian Piper), je pense que nos actions créent un référent qui n’est pas dénué de poids politique. Pourquoi montrer de nouvelles œuvres quand notre vie et notre art ne font qu’un. Si le spectacle est la dernière aventure contemporaine, cela veut-il pour autant dire que l’on ne puisse le dénoncer ? »

Artus de Lavilléon