Retour impossible
Tempête sur Tanger. Le vent souffle comme jamais depuis que je suis arrivé. Impossible de dormir. Je repense à mes dernières rencontres, le baron Francisco A de Corguera Gandarillas, et Jean Louis Ricardi. Un peintre Chilien et un grand décorateur d’intérieur Français qui ont tous deux choisi de venir vivre à Tanger. Grandes discussions au restaurant de Ramdane sur la vie, les livres, et plein d’autres sujet. L’ambiance est détendue est très sympathique. Francisco est un dandy aux multiples femmes et enfants, 18 selon la légende, qui me questionne sur les nouveaux mouvements artistiques et semble très intéressé par ma grande amie blonde, Lauren, venue nous rendre visite. Jean-Louis nous expose la grande différence qui sépare selon lui les gays des homosexuels, puis nous embrayons sur Proust, Stendhal, Violette Leduc, Garcia Marquez, Duras, Nabokov, et tant d’autres lectures qui ont meublés ma jeunesse. Je n’ai jamais réussi à lire Proust dont on me parle beaucoup en ce moment, ni les 100 ans de solitude de Garcia Lopez, mais les discussions sur les livres sont tellement rare dans mon milieu à Paris que je suis charmé par ces deux personnages hauts en couleurs, comme beaucoup d’autres que j’ai rencontré ici.
Nous parlons aussi de décoration et de grands noms du monde que je ne connais pas, et presque par hasard surgit dans la conversation le nom de Pierre-Lucien Martin, le grand relieur d’art qui était très présent une partie de mon enfance. Je suis très ému quand je commence à raconter l’histoire de ma mère à ces étrangers qui me le demandent. Pour la première fois dans un autre cadre que celui de l’intimité, je raconte la vraie histoire de son retour à Paris. Ma souffrance et la difficulté de gérer une alcoolique dépressive à peine capable de marcher dans mon 15m2 autour des années 2000, juste au moment ou tout marchait bien pour moi. Puis je rentre chez Ramdane et Victoire et tente d’écrire ce texte impossible. Comment raconter par écrit ce que je viens de dire très simplement lors d’un dîner mondain, avec la même réserve et la même honnêteté ?
Le surlendemain nous recroisons Francesco chez lui, qui nous a invité à voir ses peintures. Certaines œuvres ressemblent étrangement aux miennes. Il cite l’école américaine, Baldessari, Rusha, …, pour référence. Son travail est riche et foisonnant, son charme indéniable entièrement tourné vers Lauren. Sa maison sublime sur les hauteurs de la Kasbah de Tanger, avec une vue imprenable sur la mer et les vêtements qui sèchent sur les toits à côté des nombreuses paraboles. Victoire me dit qu’elle m’imagine bien finir comme ça, en vieil excentrique environné d’œuvres, et pense que ma maison d’Ernée n’est pas loin de celle de Francisco en terme de décoration et d’énergie. L’homme me donne envie de peindre et de me jeter à corps perdu dans ma pratique. Ici il n’est pas question d’argent ou de réussite mais juste de faire et de partage. J’adore ça.
Sur le retour, je pense à mes performances et à Paris. Je suis fier de régulièrement prendre le chemin le moins facile, mais comment l’expliquer à tous ces proches, qui, eux aussi, ne me parlent que de réussite et d’argent. Francisco abstinent depuis dix ans, tranquillement installé à Tanger, qu’une exposition à New-York ou ailleurs fait vivre, plus peut-être un héritage familial. Mohamed qui dors dans un petit deux pièces, juste à l’entrée de la kasbah aussi, qu’il paye « un peu cher », 120 euros par mois. Partir… J’ai choisi de rester pour Jessica et l’amour. Je suis sur de mon choix, mais Paris coûte si cher, et je n’ai pas beaucoup d’argent. Lauren me dit, si tu veux de l’argent tu n’as qu’à travailler pour en gagner. Mais je suis fier de ce que je fais, et l’argent ne m’intéresse pas. Seuls les projets comptent, peintures, dessins, installations, performances, films… Je sais depuis le début que mon chemin prendra du temps, mais comment concilier cela avec mon envie de fonder une famille ? Jessica à 26 ans, pour l’instant tout va bien, mais dans deux ou trois ans ? Je n’ai pas peur et je suis sûr de moi, mais ce poids social m’effraie. A croire qu’il n’y a pas d’autre solution que la solution de l’argent, et il y en a de façon évidente. Ce que seuls mes amis un peu clochard et bohèmes supportent, pour avoir choisi le même style de vie.
Francisco est âgé, il a une vie derrière lui, et c’est aujourd’hui que je ne supporte plus Paris. Essayer et essayer encore, mais sans modifier ma façon de faire. De toutes façon je crois que j’en suis incapable. Et pourquoi m’inquiéter, jusqu’à maintenant j’ai toujours eu, plus ou moins, de quoi vivre. Et tout est dans ce plus ou moins.
Plus est-il toujours mieux que moins quand on se bat pour une idée différente de la vie ?

