New York Story

Après trois semaines à New York, le soleil se lève enfin, bruits de sirènes et pignons fixes partout, la chaussée défoncée par l’hivers, la pluie, la neige, et le poids des véhicules. Des lignes de métros reconverties en jardins suspendus, la ville en dessous qui s’étouffe elle-même. Magasins, façades surchargées de signes, de publicités, de textes qui enjoignent ou prohibent, avertissements sonores et interdictions en tout genre, le regard sollicité de partout et tout le temps. Faire attention là où on ne cherche rien à vous vendre, des périmètres entier à l’abandon, crise, danger. New York pourrait-elle connaître l’échec de Détroit ? Jamais nous dit-on. Nous sommes ici au centre de l’ancien nouveau monde, tout y est encore rapide, enjoué, sympathique. Et pourtant… Depuis le 11 septembre et la guerre d’Irak quelque chose a changé : la chine produit presque tous les biens de consommation courants et limite la dette, gigantesque comme ce pays et ceux que la marginalité confine à une histoire constamment en train de soi-disant se réinventer. L’archéologie de New York éclaire le monde du génie de ses déviances. Fanzines, musiques undergrounds, films tournées à l’arrache, ici on soigne ses anti-héros, on en parle et ainsi s’en protège. Quel homme obsédé n’est pas possédé par le démon est une question sacrilège au pays du marché libre. Ici chacun fait ce qu’il veut, même si ce vouloir est potentiellement plus destructeur que les règles qui le régissent. Alternatif ou mainstream, tout est bon du moment qu’il y a du fric à se faire, du sens à trouver, des légendes à créer. New York se nourrit de New York et continuera de se nourrir de sa propre histoire jusqu’à ce que l’histoire ne soit plus que du domaine du fantasme.

Nous n’en sommes pas loin.

A peine arrivé je me suis trouvé au contact de tout. Soirée avec la famille Lenon, musiques et créativité, gens souriants et bien habillés, puis, quelques jours plus tard la scène punk, les skateboarders, et les musées. Touriste au pays ou toutes les rencontres sont possibles, même les plus incongrues. Plein de gens me connaissent ou connaissent mon travail. Comment est-ce arrivé ? Comment les réseaux se mélangent-ils, comment en vient-on à rencontrer dans la rue d’une ville de millions d’habitants des gens rapidement croisés dans d’autres villes, d’autres époques, d’autres temps ? Conserver le lien plus que tout, envers et contre tout.

Jessica me présente son mari, je lui fait ma demande en mariage.

Mon ex-femme nous reçoit froidement à Brooklyn, obsédée par sa montre, et, semble-t-il, son incompréhension totale de la raison de notre rencontre. « Que sont les amis s’ils ne sont les gardiens de l’âme de ceux qu’ils aiment », m’avait-elle dit. Et puis les années ont passé.

J’achète un vélo, slalome entre les voitures, dérape, glisse, suit Jessica, ma magnifique Jessica. Notre chambre à New York à un croisement de rue, juste à côté de l’armurerie, juste là ou après le 11 septembre les immeubles étaient recouverts d’avis de recherche, « comme un papier peint mortuaire », nous dit notre propriétaire.

Il fait chaud, beau, j’adore le corps de Jessica au soleil, les ballades à central park, les hamburgers et les œufs over easy avec l’incontournable bacon, les cafés Grumpy, avec la crème, et les sachets de thés qui infusent dans leurs gobelets, meilleurs que partout ailleurs.

Nous travaillons un peu, chacun de notre côté, toujours ensemble, soudés contre la souffrance du monde, tous ces gens malheureux, ces gens qui prétendent et font semblant en attendant et souhaitant de tout leur être un meilleur, tout à emporter, consommer, et jeter ensuite.

Les ours blancs du zoo qui nagent sur le dos, la patte folle, puis se retournent, et recommencent inlassablement, apprivoisés et dangereux.

R. mon ami et sa famille nombreuse, devenu riche, aisé, connu, qui travaille comme d’autres respirent, inlassablement. Retenir mon souffle, réfléchir, me poser. Ne pas vivre une vie stupide ou certaines rencontres, très simples, ne sont plus possibles. Une vie ou l’intérêt devient le seul guide d’une vie destinée à la famille, la réussite, et le bonheur.

G., l’ami réalisateur de Jessica, est là, obsédé lui aussi par ses démons. Il m’impressionne beaucoup avec sa faculté à ne se concentrer que sur une seule chose et faire disparaître tout le reste autour de lui. Signe du génie qui ploie tout ce qui le jouxte à ses désirs, sans même le réaliser. Victime aussi des tourments de la vie.

Je me pose des questions, tout sourire, gentil, concentré aussi mais plus discret, un bras tatoué en noir que j’avais presque oublié tant l’hiver le cachait aux yeux de proches qui, de toute manière me connaissent plus comme ami que comme phénomène.

Artiste, quel métier bizarre, les galeries étouffantes comme le marché qui les supporte, ou qu’elles supportent. Toutes ces œuvres, tous ces prix, le réseau encore qu’il faut pénétrer coûte que coûte, si l’on veut, comme dit Jessica, « assurer sa retraite ».

Créer comme on respire, créer parce que créer c’est vivre, et le marché la mort de tout. J’ai essayé, je déteste.

A quarante ans on ne slalome plus entre les voitures comme avant… Enfin… On a un vélo plus cher, c’est tout. Peut-on changer (le monde), je ne crois pas, évoluer. C’est déjà énorme.

Jocko, un autre ami, qui peut-être comme moi, se sent un peu « Stuck in the underground » (le mot est de Jessica), ou « in between the art scene and the underground », ce qui revient à peu de choses près au même.

New York, Paris, Beijing. Envie de voir autre chose.

Et cette question obsédante qui clos presque tous mes textes depuis des années.

Mais quoi ?

Le ventre de Jessica s’arrondir ?

A New York, le 27 avril 2011.

Et toujours

Vendu

Collaborations et autres travaux commerciaux

Avec le soutien de Vin et Culture.fr et lejoker.fr

Du 1er au 15 mai 2011

Galerie M.H. Karst

30, rue de Malte. 75011 Paris

Pour en savoir plus voir les pages suivantes

artusdelavilleon@hotmail.com