Trahir

De l’avant-garde au garde-à-vous, en passant par les banalités négligeables


Depuis une dizaine d’années j’occupe une position de résistance face à ce qui me paraît un manque de générosité du « système » de l’art contemporain. À la fois en créant des lieux alternatifs ou montrer de l’art (L’épicerie, Nim, l’Apa), ou en exposant dans des lieux n’ayant rien à voir avec ce « système ».

Réunies autour du titre « Lieux communs », j’ai montré ce travail l’an passé à la galerie Patricia Dorfmann, après avoir réalisé que la forme que je donnais à mon engagement avait peu de chance de me permettre de conquérir le public spécialisé des élites.

J’ai bien vendu et j’en ai été très heureux, mais je n’ai pour autant jamais cessé de questionner la forme que mon travail devait prendre pour atteindre ce but. Une autre façon de dire que je n’ai pas pour autant réussis, cette année, à cesser de créer en dehors de l’institution, quoi que l’on m’ait dit à plusieurs reprises que cela me nuisait, et apportait de la confusion dans la lecture de mon « œuvre ».

Fanzines, publicité, autoédition, quelques produits dérivés même (quoique je déteste cela), tous les supports, et les lieux, sont pour moi nécessaires à la pratique de l’échange qui fait de l’art l’un des seuls espaces de liberté qui reste – pour autant que l’on admette que l’échange soit une notion centrale à la pratique même de l’art (une évidence pourtant).

Malheureusement, ici comme ailleurs, sévit une censure qui rappelle très vite à l’artiste, les limites d’un tel partage quand il ne s’inscrit pas dans le champ, précis, de l’art actuel – quand il n’est pas assez formaté, justifié, et d’une certaine manière banalisé par le marché (voir la notion même du libre échange).

Lors de ma dernière exposition « hors les murs » (comprendre par là l’enceinte munie de barbelés et sous haute surveillance qui protège l’institution de toute attaque extérieure), j’ai tout d’un coup réalisé l’évidence de la trahison que je m’apprêtais à commettre.

Malgré les nombreuses lettres que je reçois régulièrement, le rapport très particulier que j’entretiens avec un public plus jeune ou comme moi issu des cultures « alternatives » ou « mainsteam » (tout dépend de l’angle selon lequel on se place) des années 90 et 2000 (Skateboarders et Branchés), une idée s’est petit imposée à moi : « Il est maintenant temps que j’attaque (le terme est choisi) le monde de l’art contemporain avec ses propres codes » et sa corolaire, « et cesse toute pratique de type marginale », ou tout du moins pas sans qu’elle soit justifiée par ce qui n’a finalement rien à voir avec elle : la façon dont l’œuvre est montrée.

Le lieu et le relationnel font l’œuvre entend-t-on souvent dire par ces mêmes artistes et « commissaires d’expo » (je vous laisse aussi  réfléchir à cette appellation) qui ne sauraient travailler aujourd’hui sans assistants ni attachés de presse. « Mais comment se battre pour la structuration de la liberté quand on s’est battu toute sa vie pour cette même liberté », comment accepter que ce qui fait l’humanité même des hommes, leurs erreurs et leurs faiblesses, soit uniquement remplacé par une qualité de faire irréprochable et aussi froide que la mort.

Accepter que « le réseau » soit pour certain égal ou supérieur à l’œuvre sans lequel elle ne saurait être lue ni exister.

Tout s’est tout d’un coup mis à tourner autour de moi. Trahir. Je devais trahir (« l’art posthume ne se justifie pas, il n’a rien à prouver » extrait du manifeste 2004). Et non seulement je devais, mais j’allais le faire : j’étais prêt.

Ma copine, qui allait bientôt devenir maman (et moi père, ceci explique sans doute cela), ne cessait de me dire que je devais absolument accepter de montrer mon travail de façon « conforme », si je ne voulais pas un jour regretter de n’avoir jamais fait partie des vrais artistes socialement reconnus comme tels. Que je devais cesser de me contenter de peu quand je pouvais tout avoir, c’est à dire le reste, ce que je ne voulais pas vraiment mais vers lequel tout mon être tendait de manière imperceptible.

Que mon travail soit reconnu pour ce qu’il est vraiment : l’expression d’une position différente, indépendante, aussi réfléchie et référencée que le système  que j’ai toujours tenté de combattre. Mais servie par les codes de l’art contemporain au lieu d’être rendue caduque par sa marginalité même.

Trahir pour mieux dénoncer ou trahir pour trahir.

Alors que des gens me parlaient, me remerciaient, me disait combien mon œuvre était importante pour eux, dans ce lieu branché de province, coincée entre quatre portants de vêtements de créateurs et un diaporama illustrant les différentes étapes de ma vie à un rythme effréné, je ne pouvais m’empêcher de penser : mais c’est fini tout ça. Bien fini. « Si vous saviez à quel point tout cela compte peu dans l’esprit de ceux qui savent et dirigent ».

Comme si je réalisais brusquement qu’effectivement le grand art ne pouvait plus être vu comme tel aujourd’hui dans des boutiques où des « lieux communs » comme il avait existé hier dans les cafés, les cabarets, et tout endroit où les artistes éprouvaient le besoin de montrer leur travail sans justification, directement, et sans filtre. Hors des lieux de vie, de rencontre et de hasard, hors contrôle. Une connerie quoi, mais une connerie qui s’imposait.

J’avais cette bizarre impression de ne déjà plus être là mais ailleurs.

Une époque venait de prendre fin, pour le meilleur comme pour le pire.

Allais-je tenir le coup ?

Artus de Lavilléon, le 22 octobre 2011.

Le matin de ce texte, aux aurores, j’ai enfermé mon chat avec sa litière dans les toilettes sur le pallier, parce que ses miaulements nocturnes devenaient insupportables. Malgré ma décision ferme de l’y enfermer toutes les nuits mon chat a vite regagné notre chambre. Il y faisait plus chaud.