Le bonheur est définitivement politique

Quelqu’un m’a demandé récemment pourquoi je n’écrivais plus rien sur mon blog et si cela avait un rapport avec la naissance de mon fils Ana. Mis à part le post sur l’épicerie, cela fait maintenant plus d’un an que je ne suis plus présent sur la toile, hormis quelques photos à des vernissages avec Jessica, ou Jessica et le bébé. Mon œuvre disparaît progressivement de Google image pour ne laisser place qu’à quelques dessins que je n’ai pas particulièrement choisi. La nécessité de refaire mon site se fait de plus en plus pressante professionnellement parlant, même si, personnellement, je ne suis pas forcément mécontent de retourner à une certaine forme d’anonymat. Vendredi soir dernier sont paru respectivement dans le M, le journal du monde et Apartamento (une très belle revue de design italiano espagnole publiée internationalement en anglais), certaines de mes illustrations, et plusieurs personnes m’ont immédiatement dit : « il faut absolument que tu postes ça sur ton mur facebook, pour que les gens soient au courant ». Mais au courant de quoi (je n’ai pas facebook)? Que tout d’un coup « je suis passé à un autre niveau ». Jessica m’a dit : « je suis très fier de toi Artus », mais pourquoi être plus fier d’illustrations dans des magazines au fort rayonnement médiatique et professionnel que de mes expos marginales dans des boutiques, des librairies, ou même des festivals en province ? Comment comparer l’art et le travail de commande ?

Le 22 octobre 2011, j’écrivais sur mon blog que j’étais enfin prêt à trahir, et commençais, de façon privée, à tenir un journal de cette trahison annoncée. Voici ce que l’on pouvait lire en préface de ce journal :

Entre le manifeste de l’art posthume diffusée en novembre 2004, et le texte « de l’avant garde au garde à vous », publié en novembre 2011, sur mon blog, s’écoulent 7 ans. Sept ans de tentatives, plus où moins fructueuses, de proposer une alternative à l’art contemporain. Une lecture moins élitiste et plus humaine du monde dans lequel nous vivons. Entre temps, le Street art, « en terme de mouvement artistique, d’époque de l’art », s’est inscrit dans une durée qui véhiculait le même désir. Ci-git l’art posthume. Nous étions peu nombreux, mal organisés, et sujets à des rivalités ou un individualisme, qui, finalement, a mené à la dissolution du groupe des cinq fin 2006. Je pense aussi que, malgré le succès du manifeste,  les foules qu’il a réuni, et le nombre d’artistes et amis qui se sont joins à nous, notre proposition n’était pas faite pour autre chose que d’inscrire un moment dans le temps. Les manifestes n’ont pour moi aucun autre but. Ce texte est pourtant fondamental pour expliquer et comprendre ma pratique et pourquoi, aujourd’hui encore je me revendique de ce mouvement qui perdure encore, comme il peut, à travers ses trois derniers représentants.

Le texte qui figure en préface de cet ouvrage clos, pour moi cette période, car il annonce ma volonté de  pénétrer le système pour mieux tenter de la changer de l’intérieur.

Ce journal est le journal de cette tentative voué à l’échec.

Un an plus tard, la trahison annoncée (et la tentative vouée à l’échec) s’est juste soldée par un repli sur moi-même et ma pratique, et un travail de commande fourni, me permettant de m’installer dans une vie plus normale et en accord avec son temps. J’ai continué de faire de la pub, des illustrations, et cessé, probablement définitivement, de faire ces petites expositions qui nourrissaient néanmoins en partie ma renommée et mon succès (sans parler de ma mythologie personnelle). Œuvres jamais payées (ou très tardivement, voir perdues), investissement supérieur au résultat, public incapable non pas de reconnaître mon travail mais de le répercuter ailleurs, satisfaction de l’œuvre, mais jamais, au grand jamais d’intérêt affiché de l’institution, ont fini par me lasser, malgré quelques succès que je ne renierais pas (surtout dans le rapport que j’entretiens avec « mon public »). Je passerais sans doute ma vie à me demander si je n’aurais pas mieux fait de continuer, mais c’est vrai que créer des œuvres dignes (en tout cas dans leur fabrication) de musées ou de galeries pour des magasins de bijoux fantaisie, des magasins branchés de province, où même des grands magasins (avec pourtant parfois énormément de visibilité), sans aucunes suites, est très très fatiguant.

J’ai appris il y a peu de temps que mon travail avait été refusé par un commissaire d’exposition connu (je vous laisse une nouvelle fois réfléchir à ce terme) parce qu’il ressemblait trop à celui de Pettibon, et ne s’inscrivait pas assez dans le champ de l’art contemporain, du skate art, ou du street art. Comme souvent cette nouvelle m’a un peu énervé tout en me confortant dans « ma ligne ».

J’ai continué d’écrire, moins, c’est vrai, avec la naissance d’Ana et le début de ma vie de famille, de tenir mon journal, et surtout ai peut-être enfin trouvé le moyen de rendre visible cet archivage du quotidien dont je ne cesse de parler depuis des années.

Voilà près de deux ans que je passe mes étés à scanner mes photos et photographier mes carnets, objets, dessins, peintures, afin d’unifier un travail, sous forme de livres autoédites, dont le but est de monter que ce que permet l’art est plus important que l’art lui-même, et qu’il est bien plus fondamental d’être que de faire, quoiqu’aucun artiste ne puisse exister sans regard extérieur porté sur son travail. Si les commissaires d’expositions ont aujourd’hui remplacé les critiques (en terme de médiatisation, de métier, et de sens), le problème des faire-valoirs et des instances de légitimation qui m’intéressaient tant lorsque j’étais étudiant, n’a lui pas changé. « L’art posthume encule toujours autant l’art contemporain », car, d’une certaine manière, il est toujours aussi important que l’artiste « posthume » ne travaille pas dans ce cadre si précis de l’art contemporain qu’il est autant défini par ce qu’il exclu que par ce qu’il permet (en terme de forme principalement).

J’ai été très marqué l’année dernière par l’exposition de Miroslav Tichy au centre Georges Pompidou, les appareils photo en carton, les tirages piétinés puis encadrés au feutre, le tout pour lutter contre l’esthétique Russe dominante de l’époque, puis l’alcoolisme, le rejet, et la découverte par un collectionneur. Ces images de femmes volées, ces riens, cette beauté poétique de la vie. Ce qu’elle raconte surtout hors du discours.

Voilà, je n’ai pas grand chose d’autre à dire, ou plutôt, toujours encore et encore et encore la même chose. Dans peu de temps maintenant je serais « prêt », pour mon retour dans le grand monde de l’art. Peut-être finalement qu’effectivement, cette année qui a passée si vite, aura été avant tout l’année de la naissance d’Ana. C’est à lui et à Jessica que je dédie maintenant tout mon travail, aussi banale et mièvre cette phrase puisse-t-elle paraître, et pas à une telle ou une telle instance légitimante, qu’elle soit journalistique, historique, ou « commissionnée ».

Mais mon bonheur, en tant qu’artiste, ne concerne-t-il vraiment que moi ?

« Tous les dessins avaient déjà été fait, toutes les peintures déjà peintes. Que me restait-il ? Je n’ai rien prédeterminé. Le temps m’a déterminé au jour le jour.  Tout est décidé par la terre qui tourne. On ne vit que tant que la terre continue de tourner. C’est ça la prédétermination ». Miroslav Tichy.