“Sans importance”

« Je ne suis pas quelqu’un d’exact, mais quelqu’un d’extrêmement précis dans son inexactitude ». Depuis que quelqu’un a extrait cette phrase - lors d’une conversation au sujet du projet de La chambre, de l’une des mes nombreuses tentative d’expliquer mon travail, elle ne cesse de tourner dans ma tête.

Comment expliquer par exemple que je sois en ce moment, très heureux de ma contribution à M, le magazine du Monde, ou de mes futures illustrations à paraître dans Marie-Claire, alors que ces dernières son dépouillés de tout ce que j’estime être l’essence même de mes dessins, à savoir les textes (erreurs typographiques, ratures et fautes d’orthographes comprises) et cette forme d’humour aigre douce qui me représente si bien (Pince sans rire – du titre de mes fanzines Deadpan). Ou fier de ma collaboration avec le Crédit Coopératif par exemple ?

J’ai expliqué, lors du dernier texte paru sur ce blog, qu’on ne pouvait comparer ce qui était incomparable, pratique artistique et pratique de commande, mais force m’est de revoir mon jugement.

En lisant dernièrement la correspondance d’André Gide et de Simenon, j’ai réalisé oh combien Gide était un personnage sincère et Simenon un homme vrai. Je m’explique. Gide termine cette correspondance, quelques mois avant de mourir, en écrivant au dos de l’une des dernières lettres de Simenon : « sans importance ». Gide aurait aimé être reconnu pour avoir « découvert » le Simenon des romans durs, mais il est devancé par André Thérive, critique littéraire attitré au Temps. S’en suit une correspondance de 12 ans basée sur ce malentendu qui est présent dès les premiers mots. Simenon écrit au « Cher Maître », qui parle souvent d’une étude qu’il réalise sur ce dernier (et ne mènera jamais à bien). Gide pourtant ne mâche pas ses mots et critique souvent le style de Simenon, « ces phrases qui ne se terminent pas », « la médiocrité affligeante de ses personnages », même s’il leur reconnaît une coudée d’avance sur l’existentialisme naissant. (A ce sujet lire ce que Simenon pense de Sartre : « En lisant Le sursis, j’ai pensé à un mélange de Céline et de Simenon fait par un normalien qui adresse des clins d’oeils à d’autres normaliens par-dessus les soucoupes du Café de Flore », et, bien sûr La veuve Couderc qui préfigure L’étranger de Camus).

Simenon, auteur de plus de 400 livres, adorait se détendre en écrivant les Maigret qui feraient tant d’ombre « à une littérature beaucoup plus riche ». De même que Philip K. Dick a toujours regretté que ses romans classiques n’aient pas eu plus de succès ou que Richard Prince avoue détester ses Nurse Paintings, j’ai toujours entretenu un rapport conflictuel avec mes dessins qui me paraissent être la forme la plus bête de ma pratique artistique, tout en sachant justement que c’est exactement cela qui fait leur valeur.

Le problème de Gide, qui est l’un de mes auteurs préférés, est sans doute le même que celui de Camus. Ils tiennent une position, ce qui les éloigne forcément de ce qui fait selon moi la valeur des hommes : la façon dont les qualités se mélangent aux défauts pour créer du sens, et de l’humanité, leur capacité à se contredire sans cesse, leurs erreurs autant que leurs réussites. Ce « Sans importance » cité plus haut m’a beaucoup choqué, mais pas surpris. C’est l’élitisme jugeant le populaire (dont il se sert). Pourquoi ne pas être fier de mes illustrations, et de ce qu’elles me permettent – une liberté presque totale dans le monde des arts, puisque je n’ai plus à me soucier de vendre mes œuvres.

J’ai souvent rêvé, au cours des dernières années de trouver un « truc, qui me permette de bouffer ». J’ai tout d’abord pensé à la photo, puis j’ai monté des boutiques, été directeur artistique (ce qui à mon sens ne veut absolument rien dire), commissaire d’expo (et oui), agent même parfois, etc… Mais jamais je n’aurais pensé que mes dessins me feraient vivre. Images décalqués de photos, détournements en tout genre, humour bizarre, et aujourd’hui simples illustrations de textes écrits par d’autres, appuis de campagnes publicitaires… Comment concilier ceci et cela ? En me réjouissant ? Et pourquoi pas.

En attendant la grande œuvre. Celle qui reste encore à construire et n’existe que grâce à la liberté que me concède mon autonomie financière. Et tant pis si les dessins doivent nuire à mon œuvre future après tout, ou si œuvre future jamais ne passe les murs de ma chambre et de quelques aficionados qui suivent mon travail de près et depuis toujours. Rester soi, cela veut aussi dire rester soi avec ses contradictions… les plus profondes…

Le Monde, putain ! Je deviens collaborateur régulier au Monde ! La vache !!!

Après toutes ces années à tourner en rond (en skate) sur La place des innocents, et mes débuts (en Roller) sur la place des droits de l’homme

Qui aurait dit que mes fanzines…