La couverture de M le magazine du Monde, Aujourd’hui

Quand les gens du journal Le Monde m’ont contacté pour faire la couverture de M, le supplément du week-end, j’ai eu beaucoup de mal à croire que « ce truc était en train de vraiment arriver ». j’étais en train de finir la maquette d’un livre de photographies retraçant près de vingt ans de pratique et de travailler sur des nouvelles illustrations pour une banque coopérative, en marge d’un travail d’auto-édition et d’archivage de plus en plus important. Jusqu’à la deadline annoncée, et au rendu final, j’ai continué de penser qu’il y avait quelque chose de surréaliste dans ce travail, quelque chose qui m’inscrirait dans la durée en tant qu’illustrateur, d’autant plus que l’iconographe du magazine m’avait dit que c’était peut-être leur première couverture dessinée.

D’ordinaire détaché des choses matérielles (dont l’illustration fait partie) je me trouvais face à une potentialité d’exposition de mon travail particulièrement grande. Comment traiter ce sujet, et surtout comment me l’approprier ? Je suis allé dans la journée prendre en photo et me balader devant la XVIIeme chambre de justice sur l’île de la cité, pour m’imprégner du lieu et eu très vite l’idée d’une porte majestueuse, dessinée à la plume, devant la quelle se presserait une foule de gens, de dos, qui assisterait au spectacle de la sortie ou de l’entrée des people dans cette cour hautement médiatique. Puis, après avoir parlé à la journaliste, je me suis dit qu’une camera posée sous le pied de la dite porte montrerait bien le déséquilibre qui oppose la liberté d’expression au droit à la vie privée (ou de la personne) qui résumait le caractère intrusif des médias (et du partage à tout va) de notre époque.

Un jour mon amie m’a dit qu’un bon illustrateur était quelqu’un qui ne pouvait jamais vraiment se séparer de ses thèmes de prédilection, quel que soit le sujet qu’on lui présente, et que tout dessin s’inscrivait dans une œuvre plus large. Elle tenait cela d’un agent d’illustrateur assez connu, qu’elle avait interviewé. Je ne sais pas si cela est tout à fait exact, surtout lorsqu’il s’agit d’illustrations commerciales, mais je pense souvent à ce qu’elle m’a dit ce jour-là. Le spectacle, les médias, la justice, les gens normaux et les people, la surmédiatisation, le monde de la communication à outrance….

L’idée s’est assez vite transformée avec des portraits des gens concernés non pas face à la porte mais face à nous, Le Pen et Marine, DSK, Badinter, Houellebecq, Angot, accompagnés de leurs avocats ou d’avocats ayant défendu des causes connues. Puis j’ai ajouté devant eux deux journalistes et un avocat tenant entre ses mains un livre de code ouvert, pour parfaire cette foule et son impact sur notre vie, comme si le lecteur était la personnalité la plus importante de ce débat, malgré son impuissance à y prendre part autrement que par voie de presse.

Ce qui m’a le plus intéressé dans ce que m’a raconté Pascale Robert-Diard, la journaliste, c’est que ces cas, du fait même de leur médiatisation, faisaient parfois jurisprudence, ou amenaient une réflexion de fond (au regard de la société) sur les sujets qu’ils étaient amenés à traiter, tels le Stalinisme, le révisionnisme, le racisme, ou des affaires plus triviales mais non moins médiatiques d’évolution des mœurs, des annonces coquines de Libé à la télé réalité en passant par les journaux intimes où l’image médiatique controversé et parfois injustes de gens connus.

J’aimais aussi les combats perdus d’avance puis gagnés d’Hercules contre des Goliaths de l’industrie, particulièrement celle d’une bloggeuse venue seule et sans avocats se défendre face à des opérateurs téléphoniques surpuissants, la reconnaissance de la bonne foi, l’équilibre entre plusieurs libertés, l’impossibilité d’interdire certains livres, quelque soit leur propos, (la jurisprudence du cri par exemple) ; et moins la reconnaissance d’un droit supérieur à la liberté d’expression des hommes politiques (leur droit à « la passion »), ou journaux, pour les potentialités de polémiques que certains discours ou provocations pouvaient générer, comme si ces derniers étaient garant d’une démocratie de fait. La limite entre l’humour et le diffamatoire. Mais j’imaginais tout cela très intéressant.

Parallèlement à cela, je me mettais la pression pour finir ce projet de livre sur lequel je travaillais depuis plus de trois ans, partagé entre des images intimes et des photos de la France profonde que le même magazine du Monde avait finalement décidé de ne pas publier, malgré un premier rendez-vous très prometteur. Mes fameuses photographies de France, cette misère-là. Photographies grises, un peu déprimantes, de la voiture devant le pavillon de banlieue, de la cité ouvrière à moitié abandonnée, de ce brouillard et ce temps Français toujours un peu bouché, parfois éclairé d’une lumière quasi électrique sur, par exemple, un panneau annonçant je ne sais quelle promotion, quelle fermeture annoncée, ou quel développement immobilier en marge de villages moribonds contournés par des ronds points aussi nombreux que pratiques pour éviter le boucher du coin et aller, le plus rapidement possible, dans la grande surface ou le lotissement «  de rêve ».

« Non à l’Islamisme » opposé aux « caricatures de Mahomet ». Deux procès gagnés, l’un par Le Pen, et l’autre par Charlie Hebdo.

Personnes et Personne.

Oui, il y avait, il y a, une certaine logique, aussi terrible soit-elle.

Finalement, je suis allé chercher le monde en kiosque, comme tout le monde, après avoir montré la première maquette de mon livre à mon agent.

Choses destinées à rester, choses destinées à être dévorées puis aussi vite oubliés, l’actualité contre l’art et l’art incarnant cette actualité, de façon aussi antinomique que complémentaire, à la fois en tant que trace, et témoignage.