2014

« Je reviendrais, avec ce soleil et cette terre, avec cet aigle et ce serpent, — non pour une vie nouvelle, ou une meilleure vie, ou une vie ressemblante ; — à jamais je reviendrais pour cette même et identique vie, dans le plus grand et aussi bien le plus petit, pour à nouveau de toutes choses enseigner le retour éternel, — ». « Le convalescent », Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche.

« - La respectabilité. C’est elle qui est responsable de tout. J’ai compris il y a déjà quelque temps que c’est l’oisiveté qui engendre toute nos vertus, nos qualités les plus supportables (contemplation, égalité d’humeur, paresse, laisser les gens tranquilles) ainsi que la bonne digestion mentale et physique, la sagesse de concentrer son attention sur les plaisirs de la chair (manger, évacuer, forniquer, lézarder au soleil) car il n’y a rien de mieux, rien qui puisse se comparer à cela, rien d’autre en ce monde que vivre le peu de temps qui nous est accordé, d’être vivant et de le savoir (…).

Mais ce n’est que tout récemment que j’ai vu avec netteté, que j’ai déduit la conclusion logique, à savoir que c’est une des vertus que nous appelons essentielles (économie, industrie, indépendance) qui engendre tous les vices – fanatisme, suffisance, ingérence, peur et, pire que tout, respectabilité (…).

Oui, une bonne partie de ce que nous appelons courage est le refus sincère de croire à la chance. Sans ça ce n’est pas du courage (…).

Et remarque bien que cela me plaisait. Je ne l’ai jamais nié. J’aimais cela. J’aimais l’argent que je gagnais. J’aimais jusqu’à la façon dont je le gagnais. J’aimais ce que je faisais, comme je te l’ai dit (…).

J’étais en dehors du temps. J’y étais encore attaché, soutenu par lui dans l’espace comme on l’a toujours été depuis le jour où un non-être s’apprêtais à devenir un être, comme on le sera jusqu’à ce que vienne le terme du non-être sans lequel on aurait pas pu être – c’est cela l’immortalité -, soutenu par lui, mais pas davantage, juste reposant sur lui, sans conduction, comme le moineau que ses propres pattes, dures, mortes, non conductrices, isolent du fil haute tension – ce courant du temps qui passe à travers la mémoire, qui n’existe qu’en fonction du peu de réalité (j’ai appris cela également) que nous saisissons, sans quoi le temps n’existe pas. Tu sais bien : Je n’étais pas. Puis Je suis et donc je ne suis pas et le temps n’a jamais existé. C’est comme l’instant de la virginité, c’est exactement l’instant de la virginité, cet état, ce fait qui n’existe vraiment qu’à la minute où on le perd (…).

Tu te rappelles : le précipice, le noir précipice ; toute l’humanité avant vous y est passée et a survécu et toute l’humanité après vous en fera autant, mais pour vous cela ne signifie rien parce qu’on ne peut pas vous prévenir, vous dire ce qu’il faudrait faire pour survivre. C’est la solitude tu comprends (…).

Mais on n’en revient : peut-être l’a-t-on toujours su, mais on en revient (…).

C’est pourquoi j’ai peur. Si je n’avais pas peur avant, c’est que j’étais en état d’éclipse, mais maintenant je suis éveillé et maintenant je peux avoir peur, Dieu merci (…).

Ils ont employé l’argent contre moi pendant que je dormais parce que c’était là mon côté vulnérable. Puis je me suis réveillé et j’ai réglé cette question d’argent et je me figurais Les avoir battu jusqu’à ce soir là, où je me suis aperçu qu’Ils avaient employé la respectabilité contre moi et que cela était beaucoup plus difficile à battre que l’argent ».

Les palmiers sauvages, William Faulkner.

Alors que je pars pour un reportage à l’étranger pour un magazine au rayonnement international, je ne peux m’empêcher de penser au chemin parcouru ces dernières années sans une certaine nostalgie. Je ne peux pas dire que je regrette quoi que ce soit, car ma vie a peu changé (ou énormément suivant le point de vue où l’on se place), mais plutôt parce qu’un souvenir palpable de presque chaque instant de ma vie passée – dont je n’arrive pas à me défaire, m’habite. Est-ce parce que je travaille exclusivement avec le matériau de ma vie ou pour toute autre raison que je me questionne ainsi ? Nietzsche parlerait ici d’Éternel retour, et Proust nous ferait chier avec ses Madeleines, alors que mes considérations ont un rapport plus intime avec les lieux que j’ai habité, et tout particulièrement La Chambre, ou j’ai passé plus de quinze ans et où je m’apprête aujourd’hui à installer mon bureau, en attendant de la réinstaller telle qu’elle est stockée dans ma maison de campagne, et une forme de postérité lié à son existence même en tant qu’œuvre dans ma carrière artistique. Avec cette idée et la petite édition de l’un des nombreux livres sur ce sujet, notamment ceux qui contiennent des photos, pleins de souvenirs me reviennent et surtout la foule constante d’amis qui y passaient, y dormaient, y buvaient le thé, écoutaient de la musique, faisaient la fête ou tout simplement échangeaient sur un sujet ou un autre, le skateboard, l’art, la philosophie, les filles, la musique.

Hier, une vieille amie qui m’avait aidé à déménager La Chambre dans les vitrines du magasin Le Printemps, ou une partie tout du moins, en combi Volkswagen, me rappelait ces années si riches en rencontres, en lecture, et en aventures diverses et variés. Au restaurant, alors que nous trinquions « At The End Of Our Starving Years », je me regardai dans la glace qui me faisait face en me demandant si un retour en arrière serait encore possible. Père, je ne voudrais jamais revivre ces instants suspendus dans le temps où la lutte pour la nourriture, le matériel pour photographier, peindre, ou skater, payer l’électricité pour le chauffage ou l’eau chaude, les impôts locaux et fonciers, était tout simplement une question de survie (car j’avais la chance d’avoir hérité de mon père ce quinze mètres carrés dans le Marais). Est-ce que je me rendais compte ? Pas vraiment. En souffrais-je ? Pas plus. Mais imaginer un tel retour est impossible.

Si je n’aimerais rien recommencer, c’est que j’estime ma vie parfaite dans ce qu’elle raconte au delà de moi, jusqu’à ma rencontre avec Jessica et la naissance d’Anatole, car elle est porteuse d’espoir. En même temps, le regard que je peux porter sur mes amis « qui n’ont pas ma chance », me paraît terrible. Si souffrance il y avait, « dans ces années de famine », elle venait surtout du regard que l’on portait sur ce que j’imaginais ET QUI ÉTAIT ma liberté.

J’ai toujours refusé que l’on me plaigne à tel point que peu de proches, si ce n’est aucun, ne peut imaginer ce que pouvait être alors ma vie. Le carreau cassé cet hiver si froid, ma mère incontinente alcoolique et dépressive vivant avec moi dans ma minuscule chambre, le besoin de créer souvent contrarié par des priorités vitales, souvent mises en défaut par, justement, ce besoin de ne jamais rien sacrifier à ma création – quel qu’en soit le prix. L’amour pour commencer. Qui aurait pu vivre avec moi alors ? Tous ces marginaux (et ces « folles magnifiques »), dont j’ai souvent voulu faire le portrait (mais jamais réussi pour ne pas les limiter à leur image romanesque) et qui étaient alors ma seule famille. Combien le sont restés ? Combien sont devenus parents ? Combien gagnent aujourd’hui « décemment » leur vie ? Quel « taux de réussite » ? Et surtout comment juger ce taux alors que les années passent et que rien à l’époque (et encore aujourd’hui), ne me semblait pire que ce jugement porté sur d’autres être humains. La créativité de cette période, les échanges… Mes deux chats (et leur litière odoriférante, leur chaleur surtout), encore et encore.

Parfois, d’anciens amis, pas vraiment perdus de vus, mais ne faisant pas non plus réellement partie de ma vie, font une courte apparition dans notre salon, parfois pour une nuit ou deux, et c’est toujours la même émotion qui me touche. Jessica pourrait-elle comprendre, je n’en suis pas sûr, elle comprend en partie, mais comment comprendre ce que l’on n’a pas vécu quant en parler, même, semble impossible. Quels exemples citer ? Le noël avec ma mère, Maryse, dans la loge de concierge que je lui avait trouvé, avec l’aide de mon voisin Christophe Dieu (qui l’hivers précédent m’avait offert un chauffage en me disant que je ne pouvais pas vivre comme ça), avec A. de G., grand héritier et futur collectionneur, en haut de forme, S., une banlieusarde élevée par sa mère seule, qui recherchait alors les aventures avec des acteurs connus, D. saoul, cul nu sur le lit, et Maryse qui s’était dessiné des moustaches, portait un masque de chat et avait posé sur les assiettes ma carte de visite où l’on voyait une image de double pénétration sur un écran d’ordinateur…. Où le même D., quelques jours plus tard ou plus tôt (étais-ce la même année ?), invitant gracieusement une immense tablée, alors qu’il avait généralement à peine de quoi manger, parce qu’il venait de toucher un gros chèque. « Des choses comme ça », et surtout ce que les anecdotes ne peuvent raconter, la solidarité, les bancs au soleils, et nos fiertés réciproques.

Évidemment vingt ans après les choses sont plus difficiles. Tel peintre fait des tableaux qu’il est heureux de vendre trente euros dans un bled minable perdu au fond de la France rurale - parce qu’il n’a su « jouer au jeu de l’art contemporain », alors qu’il était très doué ; tel photographe a abandonné toute idée de réussite sociale malgré une pratique quotidienne constante entre soirées trop arrosées ; telle écrivain devenu prof, ses ambitions au panier alors qu’elle se rêvait et avait tout pour devenir philosophe ; tel autre ayant choisi la paresse au réseau qui le refusait se retrouvant à travailler au black… sans compter l’intérim qui vient souvent justifier une vie passionnée « perdue » car souvent considérée inutile dans son évolution professionnelle et économique difficile… Mais finalement très peux ont changé dans le fond - mis à part cette fêlure sociale qui, de plus en plus, les mets au ban de la société et du rêve qui aurait pu leur permettre d’avoir un impact sur cette même société qui les a rejeté à la fois dans leur essence et dans leur faire. Et comment surtout expliquer que ce qui nous lie a plus à voir avec ce « signe » imperceptible d’autrui qu’Hermann Hesse décrit dans Demian (aussi dérangeante cette idée soit-elle), qui nous a tous habité à un moment ou à un autre et donc nous habitera toujours. La chance et le destin.

Me voici aujourd’hui devenu un illustrateur « connu », du genre de ceux qui un jour représenteront sans doute une époque (mais pas avant que celle-ci ne soit devenue révolue) alors que je continue d’être persuadé que je suis un bien meilleur artiste que dessinateur (toujours la même rengaine), mais le suis-je ? Photographe demain, Artiste hier, dessinateur aujourd’hui. Qu’est-ce qui nous définie, le regard que l’on porte sur soi même ou celui que l’on porte sur nous, celui que « la société » porte sur nous. Et par « société » j’entend surtout les gens ( nos « proches ») qui nous entourent et qui par leurs jugements sont responsables de tellement de malheur. Qu’importe la « réussite » quand on parle de dignité humaine. Et je ne peux imaginer celle-là sans que ceux qui jugent condamnent décrètent, n’aient un jour connu ce dont je parle. « The Lunatic Fringe Of The Society » (Thrasher Magazine).

Lorsque je croise certains vieux amis, alors que parfois même le temps que je passe avec eux me parait insupportable (il est parfois dur de ne pas penser « mais grandit un peu ») je SAIS que ce qui nous lie à à voir avec ce signe dont je parlais plus haut, ce signe qui fera qu’au delà de nos pauvres faillites où succès personnels TOUJOURS nous nous reconnaîtrons, ce signe que certains limitent à ces mots : « avoir le courage de sa propre vie », sans réaliser à quel point de telles vies sont difficiles et éminemment excluantes pour les autres, ceux qui n’ont ni ce talent, ni ce courage, et pourtant bien souvent gouvernent nos destinées (mais peut-on réellement imaginer que le monde se divise en de telles catégories ? Je n’en ai jamais été vraiment capable, ma plus grande erreur ?).

Bien sûr (pourquoi « bien sûr »), je suis quelqu’un qui travaille énormément et ne lâche jamais prise, mais pourquoi ceux qui n’ont pas ma force serait-ils de moins bons artistes que moi ? Avec le temps, il faut avouer que beaucoup se mettent à ressembler à leur pire devenir, ou à une satyre d’eux-mêmes. Je reste persuadé que la faute ne leur incombe pas totalement. Quitte à utiliser des lieux communs, il faut bien dire que « la sensibilité qui fait des l’artiste ce qu’il est » est aussi la meilleure arme pour le détruire. Voir Miroslav Tichy à la fin de sa vie de misère, faire face à des directeurs de musée, critiques et artistes, venus lui rendre visite, dans un documentaire un peu mal fait et très bancal mais d’une certaine manière tellement plus honnête que ces notables proclamés, m’a fait penser à ma mère (quoiqu’elle n’ait jamais rien voulu créer « à part les tatouages qu’elle portait sur son propre corps »), qui comme lui a fini alcoolique et dépressive, avec pour seule œuvre ces mots écrits sur sa porte « bienvenue à l’impasse de la lucidité ».

Jai choisi de vivre, coûte que coûte, avec plus de chance que certains, et surtout refusant que mon monde ce limite à cette seule phrase. Dans mes années noires j’écrivais, « le courage de ne rien être, personne ne l’as jamais » (phrase oh combien étrange et si peu véridique au regard de tant de vies établies sur la souffrance, parfois sans même le soutien du rêve ou du fantasme de destinée autoproclamée), mon ami Daniele, lui, parle de « masque de la société ». Limiter un être à sa seule pratique, à son « destin » (choisi ou pas), ou à sa réussite (qui juge ici), revient à peu de choses prêt à nier son humanité.

Dans cet avion, qui me mène dans un ailleurs, ou, vraiment, je me demande ce que je vais bien pouvoir foutre. Je veux dire… à part ce que j’ai toujours fait et toujours ferait « par choix ». Écrire, peindre, dessiner, photographier, filmer, archiver, et… témoigner.