Auto-éditions

J’ai toujours pensé qu’il était important de faire les choses dans l’ordre et qu’il y avait quelque chose de profondément erroné dans l’approche du travail des artistes dit « contemporains », qui présentent presque toujours leur travail comme un résultat (de l’ordre du spectacle ou de la représentation) dans des lieux souvent choisis pour leur caractère légitimant. Comme s’ils tentaient ainsi de se soustraire à notre jugement. Avec la profusion d’images les artistes, photographes, peintres… se trouvent dans l’obligation de mener plusieurs métiers de front afin de satisfaire à un public devenu exigeant et incapable de voir les choses qui ne lui sont pas présentées « de la bonne manière ».

L’autre jour, un photographe me disait : « - Moi, mon travail, c’est de prendre les photos, pas de les sélectionner. Ça c’est le travail de l’éditeur, ni de me vendre, ça c’est celui de l’agent ou du galeriste. Je ne sais rien faire de tout cela. Moi, je sais regarder et communiquer un ressenti, une émotion.  Je sais peut être aussi organiser mes images et créer des histoires, mais je ne suis pas graphiste ni scénographe, ce qui demande une connaissance et une concision qui n’est pas la mienne. Je trouve terrible qu’au nom de l’esthétique ou du marché ces intermédiaires puissent imposer leurs choix là où il devrait y avoir une discussion de l’ordre du sens et non de la forme. Peu de gens sont aujourd’hui capables de prendre des risques à cause d’un formatage tant physique que conceptuel de l’offre et de la demande. L’institutionnalisation de l’art, qui se nourrit principalement de « projets », est basée sur une notion de sécurité, qui me paraît éloignée de toute forme de création véritable. Généralement, je trouve le titre après, car mes photos ne sont pas des projets mais des instants de vie. Certaines photos, avec le temps, peuvent évidemment devenir des projets et aboutir à des publications puis être défendus par des agents et des galeries.  Mais comment les joindre aujourd’hui quand la profusion fait que sans contact direct rien n’aboutit.  Il y a aussi la question de la rapidité qui m’oppresse. Les projets doivent mûrir pour s’étoffer d’eux-mêmes.  Les gens paraissent ne plus savoir lire les images sans qu’un cartel ou qu’un texte de présentation, qui est tout sauf critique, vienne en définir le contexte.  Je suis contre toute forme de justification et il y a aujourd’hui confusion entre le travail de critique et celui de commissaire d’exposition. Sans compter qu’il  faut maintenant aussi prendre des attachés de presse dont c’est le métier de boire des cafés et d’inviter à dîner les journalistes pour que ceux ci parlent (éventuellement) de notre travail ».

Faire des livres auto-édités à l’âge du numérique c’est comme marquer l’évolution de la planche contact. Les images signifiantes (et pas bonnes) s’imposent alors souvent d’elles-mêmes lorsqu’il s’agit de faire un choix pour une publication ou une autre en fonction de « notre cible ». Comme si l’époque nous avait forcé à créer des médias hautement spécialisés au détriment de toute magie ou spiritualité (« des mots à utiliser avec méfiance »). Il reste néanmoins dans les publications originales une intention de l’artiste qui n’a rien à voir avec le marché. C’est pourquoi elles m’intéressent tant et je pousse tous mes amis à aller dans le sens de ces nouveaux carnets intimes qui, s’ils n’ont rien à voir avec Facebook et les réseaux sociaux dont les images suscitent un intérêt contestable, en partagent néanmoins l’humanité.

Remettre les choses dans leur contexte réel (celui de l’œuvre, pas celui du cartel) et accepter qu’une évolution, dont chaque étape a son importance, puisse régir nos choix, que la chronologie avec ses vacuités soit véhicule de son propre sens et l’accepter, c’est refuser de montrer directement un produit fini (et pensé comme tel) dont l’âme serait absente à force de l’avoir trop pensé comme un produit. Et pas comme un travail, dont les défauts seraient les plus grandes qualités, en lui permettant, avec le temps, et seulement avec le temps, d’accéder à un autre statut.

Ci-dessous : Aperçu non exhaustif de l’archivage de mes livres de 1995 à 2014 (seuls les livres les plus visuels ont été choisis ici) , en attendant un nouveau site internet où tous ceux dont il existe une version numérique seront proposés en téléchargement libre, parallèlement à une exposition à la galerie Patricia Dorfmann, début octobre. Ainsi que quelques nouveaux projets.